Tattoo World n°4: Mikael de Poissy

La vie de Mikael de Poissy est de toute évidence bien plus profonde et passionnante que celle strictement liée au tatouage. Aux antipodes du tatoueur distant et inaccessible, il met en lumière grâce au tatouage, des pages oubliées de notre histoire. Ce qui fait sa force, c’est assurément sa capacité à allier deux passions : l’histoire et le tatouage. Le temps est son obsession. Le temps qui passe et l’instant qui disparaît. Mikael de Poissy a envie de laisser une trace, mais pas forcément celle que l’on pense…

Tu as commencé le tattoo très jeune, tu peux me parler de ta première boutique à Clignancourt ?

J’y ai effectivement eu mon premier shop dans les années 90, ou plutôt un « shop stand ». Plus old school que ça, ça n’existe pas. J’étais le boat-people du tatouage, avec mon stand de 9m2 au marché Malik. Et à cette époque ça craignait à mort mais c’était une super bonne expérience. Le fait d’avoir eu un shop pendant huit ans aux puces de Clignancourt, ça m’a beaucoup influencé de par les rencontres que j’y ai fait. J’ai rencontré tous les vieux brocanteurs juifs qui étaient là depuis la fin de la guerre et j’ai connu entre autre la famille Reinardt qui a fondé le marché Malik. Tous ces gens étaient de bons chineurs, assez connaisseurs et amoureux des belles choses. A cette époque je chinais déjà mais j’avais l’air et pas la chanson. Ils m’ont donné le goût pour un certain art de vivre.

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Je n’ai pas eu des parents artistes mais par contre j’ai eu la chance d’avoir un père qui m’a laissé les portes ouvertes sur tout. Il m’a dit: « Tu veux être tatoueur, t’as 16 ans, ok mon fils tu vas être tatoueur, y’a pas de problème. Tu vas déjà faire une école de dessin pendant un an et puis quand tu vas sortir, on va aller te chercher ton matériel, on va se démerder et on va trouver». Et je te parle d’une époque où les tatoueurs ça courait pas les rues. Le jour où j’ai eu le matériel, il est entré dans ma chambre et il m’a dit : «Allez, tu me fais un tatouage tout de suite. Le premier client c’est moi et personne d’autre.» Mille fois je lui ai proposé de le recouvrir mais il ne veut pas le toucher. Mon fils doit d’ailleurs me tatouer le mois prochain.

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Je sais que tu as une relation vraiment particulière avec ton fils. De quelle manière ton travail l’influence t-il?  

Mon fils, il a l’impression que tout le monde est né tatoueur. J’ai le même type de relation avec lui, que celle que j’avais avec mon père. A 13 ans, je suis parti vivre chez lui, où j’ai vécu toute mon adolescence et on a fait beaucoup de bonnes choses ensemble. Je me suis toujours dit que le jour où j’aurais un gamin,  j’aimerais que ce soit la même chose. Avec mon fils c’est fusionnel. Je l’ai une semaine sur deux mais même quand ce n’est pas ma semaine, je vais le voir tous les soirs. Je suis super content parce que je me demandais si j’allais y arriver. Mais j’ai beaucoup de chance car il a une maman extraordinaire, qui a été d’une intelligence rare au sujet de la séparation. On fait d’ailleurs encore plein de choses tous les trois.

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Du coup, il est a fond quand il me voit peindre et dessiner, il est toujours à mes côtés dans l’atelier. Il a son matos, ses feuilles, ses crayons et il fait ça d’une manière hyper sérieuse, c’est plus qu’un jeu. Je fais du dessin. Pour lui ça doit être trop cool comme métier, mais du coup comme il sait que c’est mon travail, il travaille aussi. Le matin quand je l’emmène à l’école, il me dit : « Aujourd’hui je vais te dessiner ça ».  Et le soir je retrouve le dessin fait, découpé, il m’a préparé des flashs. Et là je vais lui faire faire son premier cahier de tattoo flash. Je suis tellement obnubilé par le temps, que je lui ai déjà préparé, avant même sa naissance, plein de vidéos où je lui parle. Quand il est né j’avais 34 ans, mais quand lui en aura 34, ce sera bien qu’il comprenne l’état d’esprit dans lequel j’étais au même âge.

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Tu as toujours eu cette passion pour la généalogie ? Pourquoi le temps est si important pour toi ?

« Lorsque tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens». J’ai aussi beaucoup de respect et de reconnaissance pour les gens qui ont fait que je suis là et qui ont permis à mon fils d’être là à son tour. Alors c’était peut être des sales cons, je ne suis pas dupe. Aujourd’hui ça devient rare, mais quand j’arrive à sortir un nom des archives et que je sais que c’est mon ancêtre, c’est comme si je ressuscitais la personne. Je réécris son prénom et je dis son nom à voix haute. Prononcer son nom c’est quelque part une manière de la remettre sur terre l’espace d’un instant.

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Ca m’arrive aussi d’aller sur les lieux où ils ont vécu, surtout en Auvergne où tout est intact et c’est impressionnant de se dire qu’ils étaient là. Dans ma famille, je suis le seul à m’intéresser à la généalogie et quand il y a un décès, on vient m’apporter les vingt-cinq albums photos qui ont appartenu à la personne. Je suis celui qui conserve tout, j’ai tout sur tout le monde. Je garde tout et je scanne tout. La généalogie c’est vraiment une passion. Quand tu sais que ton ancêtre était tailleur de lime, dentellière ou marchande de quatre saisons, c’est vraiment fascinant.

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Tu peux me parler de cette passion pour les objets chinés ?

Je fais des brocantes depuis tout petit. Je pense que ma première collection c’était une collection de pierre de quand j’avais 5 ans et que j’ai toujours, car je ne jette rien. Je me rappelle même où certaines pierres ont étaient ramassées. Des fois je me tape jusqu’à quatre vides greniers le dimanche. Ce qui m’intéresse ce sont les choses qui ont une âme. Les plaques de verre sont un très bon exemple. Ce que je préfère dans les plaques de verre comparativement aux vieux papiers, c’est que tu as un visage qui apparaît. Sur un papier, c’est une écriture et comme la plupart des papiers que j’ai sont des documents administratifs, c’est finalement juste quelqu’un qui fait son travail. Tu n’en sais pas plus sur sa personne. Alors que quand je regarde une photo, j’ai la sensation que la personne réapparaît sur terre le temps où je la regarde. C’est un visage qui a complétement disparu, et quand je vois ces visages réapparaitre en photo, ça m’impressionne toujours. De voir leurs regards, leurs habits, leurs maisons, c’est une manière de rentrer dans leur monde.

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Ce qui t’obsède finalement c’est de savoir ce qu’il va rester de toi?

C’est toujours cette quête du passer. C’est exactement la même sensation que quand je trouve une monnaie dans un champ. Entre la personne qui l’a fait tomber de sa poche et moi qui la ramasse, il y a une communion qui se fait.  Je ne peux pas m’empêcher de penser à la personne qui l’a perdu. Ces monnaies romaines, que les mérovingiens ou les francs retrouvaient, c’était quelque chose de divinatoire pour eux, généralement ils faisaient un trou dedans et ils les portaient en médaillon. Et j’en ai retrouvé plein des comme ça, qui ont sûrement été portées pendant des centaines d’années. C’est quelque chose qui se transmettait vu que le bronze avait beaucoup de valeur. Combien de fois ça m’est arrivé de regarder le ciel et de penser à la personne qui l’avait perdu, en me disant, putain si cette personne il y a 2000 ans avait imaginé qu’un jour quelqu’un au XXIème siècle retomberait dessus et penserait à elle; et que la seule chose sur terre qui resterait d’elle serait cette monnaie ! C’est assez fou. Je me demande souvent ce qu’il restera de moi dans 2000 ans. J’ai d’ailleurs prévu d’enterrer dans les bois des cartes à puce et des cheveux coulés dans de la résine. Et dans 2000 ans si ça se trouve, il y a un mec qui les retrouvera (rire).

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Tu peux me parler un peu de ton rapport à la religion ?

Je tatoue des saints mais j’ai Bouddha autour du cou… Je suis catholique et je vais à l’église plusieurs fois par semaine mais je ne vais jamais à la messe. Je suis même assez darwinien dans ma façon de voir les choses, je ne crois pas à la virginité de Marie, je ne crois pas non plus à la résurrection du Christ. Par contre je pense que la religion catholique, en plus d’être la religion de mes pères, est quelque part le fondement de ma civilisation. Je pense qu’il y a de bonnes valeurs, comme le partage ou le pardon, que j’ai envie d’inculquer à mon fils par exemple. De la même manière, il y a beaucoup de valeurs qui me touchent dans le bouddhisme. Personne ne s’étonne de voir un japonais ne tatouer que du jap, ou un polynésien ne faire que du traditionnel, qu’on ne s’étonne pas que je fasse référence à ma culture, que ce soit l’histoire ou la religion. Je collectionne tout sur Jeanne d’Arc par exemple. J’ai plus de bouquin d’histoire que de bouquin de tatouage et pourtant j’achète tout sur le tatouage. J’ai réussi à concilier deux passions, l’histoire et le tatouage. Je pense que si les français n’ont pas cette fierté de leur culture, c’est qu’ils sont incultes.

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C’est marrant de voir que pour toi ce sera l’objet le plus anodin qu’il restera de toi plutôt que ta production artistique.

Oui, franchement je pense que tout ça disparaîtra. Je pense qu’écrire un livre c’est très important pour ça. Si à 60 ans je suis toujours sur cette terre, je ferais peut être un retour d’expérience, très simplement et sans aucune prétention. Ce sera une manière de tout répertorier. Si demain un tatoueur de 60 ans sort un bouquin comme ça, je l’achèterais direct.

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Pour toi la transmission de savoir est importante ?

Il y a toujours des ptits cons prétentieux qui viennent d’arriver dans le métier, qui pensent avoir tout révolutionné et qui ne veulent rien apprendre des anciens. Je n’ai que 40 ans, je ne me considère pas comme un ancien mais je suis quand même un ancien dans le métier, vu que j’ai eu la chance de commencer très jeune. Mais j’ai entendu des trous du cul, dont je tairais le nom, dire qu’ils boufferaient les anciens. Ces gens là ne boufferont jamais personne, parce qu’ils n’ont pas la mentalité pour le faire. Tu vois ce que je veux dire ? Quand j’ai commencé dans le tatouage, mon état d’esprit c’était déjà de respecter les anciens et je respecte aussi les jeunes, parce que ça va dans les deux sens. Je suis très déçu de certains artistes de la nouvelle génération parce j’ai la sensation qu’ils ne respectent pas assez les choses. Si aujourd’hui ils font ce qu’ils font, c’est aussi parce qu’avant eux des artistes se sont battus pour amener le tatouage là où il est aujourd’hui.

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 Entretien et photos par Céline Aieta

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