Tattoo World n°2: Antony Flemming

Pour cette seconde édition de Tattoo World nous avons le plaisir d’inaugurer la première collaboration entre un artiste tatoueur et Inspired. Fruit de cet échange : un print en édition très limitée ainsi que son original, réalisé pour nous par Antony Flemming et exclusivement en vente ici.

C’est lors d’une escapade outre-Manche que nous avons passé quelques jours avec Antony Flemming, jeune londonien de 24 ans, basé à Ruislip Manor. Antony Flemming c’est déjà deux participations aux conventions de tatouage de Londres et Brighton et un style clairement identifiable. La seule chose qu’on pourrait lui reprocher, c’est de ne pas nous rendre visite plus souvent. Heureusement, il a prévu un passage à la convention de Rennes les 17 et 18 mai 2014.

C’est étonnant de voir comment tu en es venu au tatouage, alors que tu te destinais à une carrière de joueur de foot professionnel. On dirait que le tatouage est venu à toi et non l’inverse. Peux-tu me raconter comment ça s’est passé ?

Haha! Normalement c’est un sujet dont je ne parle jamais parce que ça me donne l’impression d’être ce vieux poivrot au pub, accoudé à radoté sur « ce qu’aurait pu être la vie». Mais comme tu en parles, effectivement j’étais footballeur pro il y a bien longtemps, dans ma jeunesse, bien avant que je découvre le tatouage. Je pense qu’étant jeune, comme tous les gens à cet âge, c’est ce que je rêvais de faire. Malheureusement, je me suis sérieusement blessé et le rêve s’est évaporé. Mais j’en suis plutôt content car sinon je ne serais pas là avec toi. A la place, je serais entrain de compter mes Lamborghinis et Ferraris, en admirant mes manchettes religieuses (rire)!

000042

Le tatouage, c’est arrivé assez tard pour moi. Quand tu lis les interviews, tous ces types sont tombé dans le tatouage petit, parce que leur grand-père s’était fait tatouer par Derek Campell ou George Bone pour £4 et que depuis ce temps ils ont toujours rêvé de faire ça. Moi, je n’ai commencé à m’y intéresser qu’après avoir commencé mon apprentissage. En fait c’est même un peu la honte car je ne connaissais vraiment rien. Je pensais que Sailor Jerry était une marque d’alcool et c’est à peu près tout ! J’étudiais l’art à l’université et on a fait un projet sur l’impression japonaise par bloc de bois, on étudiait des artistes comme Hokusai, tu sais le type qui a fait la fameuse « vague bleue ». J’ai beaucoup aimé, plus que tout ce que j’avais pu voir avant. Ca a déclenché en moi une passion pour ce genre artistique, puis quand j’ai commencé à retrouver ces motifs dans le tatouage japonais, j’en suis devenu obsédé.

Prints en édition limitée & Peinture originale en vente exclusivement ici

Peu après cette histoire, j’ai décidé de me faire une manchette japonaise. Je suis donc allé à mon shop local, World of Tattoos, où je bosse toujours. J’avais dessiné quelques croquis pour que l’artiste voie ce que j’avais en tête. En plein milieu de la séance, Emily Hansom, l’artiste, m’a demandé si ça me brancherait de tatouer. Je n’ai même pas réfléchi à sa proposition, j’étais à l’université et je visais un « vrai job ». Je ne pouvais pas imaginer qu’on puisse vivre du tattoo, je pensais que ce n’était qu’un hobby. Mais Emily a insisté et a montré mes croquis à Glyn, le patron. Il m’a demandé de venir au shop pour que je vois à quoi tout ça ressemblait et je me suis dit pourquoi pas! Dès que je suis arrivé, je suis tombé amoureux de l’ambiance, des gens, tous plus sympa les uns que les autres. Je me suis dit qu’en fait, je ne pouvais pas louper cette opportunité. C’est donc après avoir commencé que je suis tombé amoureux du tattoo. Et le plus j’en apprenais sur le milieu et les techniques, plus j’avais envie d’en savoir. Ca a eu un effet boule de neige. Et franchement je suis vraiment content que ça se soit passé comme ça !

000006

Tu es à Ruislip Manor depuis tes débuts. Pourquoi as-tu décidé de rester chez World of Tattoos ?

Je suis resté ici parce que j’y suis heureux. Je ne pourrais pas demander mieux comme bande de potes : ils sont tous talentueux, vertueux et ils ont une super éthique de travail. J’ai eu des propositions venant d’autre shops, mais franchement je ne vois pas l’intérêt de bouger. Avec internet, c’est facile de savoir où me trouver, je n’ai pas besoin d’un « shop légendaire » sur mon CV. Je fais des résidences, ainsi que des conventions. Cela me permet de rencontrer d’autres gens et d’apprendre. Mais sinon j’ai tout le soutien dont j’ai besoin ici. Je pourrais argumenter pendant des heures mais c’est très simple: j’adore World of Tattoos.

000047

Peux-tu m’en dire plus sur ta relation avec Glyn, le patron du shop ?

Je pense que tout le monde au shop sera d’accord avec ce que je vais te dire : Glyn est vraiment comme un second père et en même temps ton meilleur ami. Sa sensibilité morale est meilleure que celle de n’importe qui, qui m’ait été donné de rencontrer. Il est généreux, super humble et surtout excelle à tout ce qu’il touche. Si jamais j’ai besoin d’un conseil, il est la première personne que je vais aller voir car je sais qu’il m’orientera vers la bonne décision. J’ai eu besoin d’aide plusieurs fois et je sais que Glyn sera toujours là, sans me poser de questions, sans me juger et toujours avec une vanne vaseuse et le sourire aux lèvres.

Glyn a fait de moi le tatoueur que je suis aujourd’hui. Pas forcément mon style, mais toute mon approche. La façon dont je vois les choses et dont j’aborde certains problèmes. S’il ne m’avait pas guidé et conseillé, je serais sûrement entrain de ranger des étalages. Je lui dois vraiment tout. Je pense aussi que le fait que Jo, sa femme, bosse également au shop en tant que détatoueuse laser, donne ce sentiment de famille: eux les parents et nous les enfants idiots qu’ils doivent surveiller !

2017

En te regardant évoluer dans ton environnement, j’ai le sentiment que toute ta vie tourne autour du tatouage. Est-ce devenu un besoin?

Oui, comme je te disais je ne sais pas ce que je ferais sans le tatouage. Dés le départ c’est devenu une véritable obsession. Partout où je vais, je détourne ce que je vois en le reliant au tatouage. Toutes mes conversations convergent vers le tatouage, volontairement. C’est normal non ? A vrai dire, si tu ne t’intéresses pas au tatouage, je suis une personne assez chiante. Je n’y peux rien. Souvent, d’un coup je me rends compte que je suis entrain de réfléchir à comment je tatouerais des objets à la con : quelles couleurs j’utiliserais, quelle taille d’aiguille pour obtenir tel ou tel effet, etc. Je me demande bien ce que je ferais si le tatouage disparaissait. Avec mes qualifications, je pourrais peut-être être un bon vendeur de chaussures… Tu me diras, au moins je n’aurais plus à m’en faire ! Je ne me torturerais plus au boulot. Je me pointerais et choisirais une jolie paire de pompes pour le bonheur du client.

000050

Tatouer est à la fois la meilleure et la pire des choses au monde. Un jour, c’est le pied ultime, je tatoue avec un immense sourire aux lèvres, et le lendemain, j’ai envie de jeter mes machines et mes crayons et chialer dans un coin sombre et isolé. Mais c’est pour cette raison que j’aime le tatouage. C’est un challenge constant, c’est gratifiant, parfois c’est l’enfer, mais oui, j’ai besoin du tatouage.

Ton style est unique. Un mélange entre néo-traditionnel avec une pointe de réalisme et imagerie fantastique. Tes personnages et tes animaux sont tous très charismatiques et semblent avoir de super pouvoirs. A ton avis qu’est ce qui fait qu’un design fonctionne?

Je souhaite vraiment que mon travail soit intemporel, ou du moins qu’on puisse l’apprécier pour ses qualités artistiques et esthétiques, plutôt que comme étant à la mode du moment. Je trouve qu’un bon moyen d’en avoir le cœur net et de voir si la mère de ton client aime son nouveau tattoo. N’ayant aucune idée de ce qui est hip ou cool, elle le voit tel qu’il est. Si elle le trouve chouette, alors je suis content de mon boulot. Si maman aime ce tatouage, il y a de fortes chances qu’il reste intéressant pour toujours !

000056

Lorsque je dessine, j’essaie toujours de mettre l’animal dans une position qui donne au dessin une impression de mouvement, sans pour autant dessiner ces lignes qu’on faisait à 10 ans, tu sais comme dans les cartoons ou comics pour donner l’impression de vitesse (rire)! Je déteste vraiment les tatouages qui ressemblent à des stickers. Si tu peux tatouer comme ça, cool, mais ce n’est vraiment pas mon truc. L’artiste n’y a mis aucune personnalité. Je déteste être cliché, mais il n’y a pas d’émotion dans une pièce comme ça. C’est juste genre burr burr burr (j’imite le bruit de la machine), et basta, à plus tard. Je ne sais pas si mon style a déjà cette touche particulière, mais en tout cas c’est ce vers quoi je tends. Je veux que les gens le comprennent comme ça. C’est un peu plus que simplement s’assoir et se faire tatouer.

000044

Le tatouage pour beaucoup, ne se résume pas qu’au tatouage en lui même. J’ai l’impression que beaucoup de tatoueurs oublient que c’est loin d’être anodin pour certaines personnes. Je veux que les gens profitent de chaque instant, de notre première rencontre à lorsque j’emballe le tatouage et à vrai dire pour le reste de leur vie. J’essaie de vraiment réfléchir lors ce que je dessine. Je n’ai pas spécialement d’explications sur pourquoi mon travail ressemble à ce qu’il est. Bien sûr, nous sommes tous influencés par nos amis, nos collègues et les gens dans le milieu, mais je pense que si mon travail ressemble à qu’il est c’est simplement parce qu’il ressemble à ça. J’ai juste beaucoup de chance que les gens aiment !

© CŽline Aieta

J’ai l’impression que tu te mets beaucoup de pression. Je sais que tu es très critique vis-à-vis de ton propre travail, rarement satisfait, et même souvent dubitatif.

Le jour où tu te dis que tu as réussi, le jour où tu penses que ça y’est, tout est parfait et que tu es 100% content de ton travail, arrête. Tu ne seras jamais meilleur. Je pense que ça n’en dérange pas certains, mais ça n’a jamais été ma façon de penser. Je suis de nature très compétitive, ce qui me donne envie de progresser continuellement et ce qui me déprime parfois car il y a des moments où juste tu ne peux pas. Mais je refuse de rester assis en me disant que je ne peux pas faire mieux. C’est pour ça que je ne dessine que la veille d’une séance, car si je m’y met plus tôt, je vais retravailler le dessin tous les soirs, parce qu’il y a toujours un élément que tu aurais pu mieux dessiner, ou mieux placer, ou quoi que ce soit.

print detail

http://inspiredtattooportraits.bigcartel.com/

Je me mets donc systématiquement dans une situation vouée à l’échec. Chaque fois que je fini un tatouage, je me dit que j’aurais pu faire mieux. Mes clients ont toujours l’air content, ce qui me réjouis, mais au fond j’ai toujours envie de recommencer. Je ne pense pas que cela changera un jour. Ca m’a coûté des nuits blanches et j’ai bien peur que ça  continue ainsi. Il faut dire aussi que ça ne m’aide pas d’être entouré de gens extrêmement talentueux, dont le travail m’éblouit chaque jour. Un ami, tatoueur de talent, m’a un jour dit : « Ca fait parti du deal, tu n’as qu’à t’y faire. Le jour où tu perds ce sentiment, tu perds le match. Tu verras, il y a un rythme créatif, tu ne peux pas toujours progresser… Tu as également besoin de répétition et d’affinage. La frustration est une super motivation mauviette ! » Donc je devrais peut-être me détendre non ? Haha !

Entretien et photos par Céline Aieta – Traduction par Grégoire Dyer

Comments are closed.