Portrait n°9: Fabienne Anthes

Peux-tu te presenter?

Je m’appelle Fabienne Anthes, j’ai 34 ans et je viens de Ludwigshafen am Rhein, une ville au sud-ouest de l’Allemagne, proche de l’Alsace. Je travaille actuellement comme graphiste et maquettiste pour le magazine de tatouage allemand TätowierMagazin. Initiallement, j’ai étudié la communication visuelle avec une spécialisation en illustration et conception de maquette. J’ai aussi la chance d’être étroitement liée à la scène comics underground depuis plus de douze ans. Auparavant je travaillais pour un festival de la bande dessinée en Suisse et je continue à travailler en freelance pour deux maisons d’éditions plusieurs fois par an. C’est une manière pour moi de rester ancrée dans le monde de la BD.

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Je travaille également en freelance pour un festival de dessin animé une fois par an, du coup depuis ces trois dernières années j’ai commencé de plus en plus à m’intéresser à l’animation, qui est à mon sens une forme d’art complémentaire. Ceci dit ma plus grande passion a toujours été la musique, mes parents étaient dans des groupes et du coup j’ai grandi avec le Rock, le Blues et le Jazz. Mes goûts musicaux sont assez vaste mais si je devais choisir mon style de prédilection, ce serait le Death Metal progressif parce je m’y sens connectée d’une manière idéaliste. J’adore aller à des concerts et à des festivals et ressentir l’énergie des groupes qui jouent en live et la réponse de la foule.

© CŽline Aieta

Raconte moi un peu comment tu as commencé à t’intéresser à la bande dessinée?

J’ai grandi dans une maison où il y avait toutes les histoires de Carl Barks sur la famille Duck, les aventures d’Asterix de Goscinny et Uderzo, Hägar Dünor de Dik Browne et plusieurs autres bandes dessinées des années 60, 70 et 80. Il y avait aussi beaucoup de livres d’art, de magazines satiriques allemand comme Titanic ou Pardon et une tonne de livres arty, vraiment géniaux, pour enfants. Donc dés le plus jeune âge, j’ai été habituée à voir de très bonnes illustrations. A l’adolescence je lisais beaucoup de choses, de Shakespeare à Keruac et vers mes 15 ans j’ai découvert ma première bande dessinée underground. Ca m’a ouvert un tout nouveau spectrum – c’était « Maus. A Survivor’s Tale » de Art Spiegelman.

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Le fait que quelqu’un raconte une histoire aussi intense et sérieuse, au sujet de l’Holocaust, sous la forme d’un roman graphique a tout changé pour moi. J’ai soudain réalisé les possibilités de ce medium, auquel je n’avais jamais pensé avant. J’ai commencé à lire de plus en plus de bandes dessinées d’éditeurs indépendants américains et c’est comme ça que j’ai découvert Charles Burns, Daniel Clowes, Dave McKean et Bill Sienkiewicz. Plus le temps passait, plus je me suis passionnée pour le sujet puis j’ai commencé à lire des théoriciens de la bande dessinée comme Scott McCloud, Will Eisner, Klaus Schikowski, Andreas Platthaus et Andreas C. Knigge.

Le fait d’avoir pris des cours pratiques au studio de la maison d’édition suisse Edition Moderne et au sein du magazine de BD Stapazin, m’a permis de mettre un pied dans l’univers des bandes dessinées européennes et accéder à des formes d’illustrations plus expérimentales et progressives. A cette époque je m’intéressais à beaucoup d’artistes, certains pour les histoires qu’ils racontaient, d’autres pour leurs scenarii ou encore pour leur talent de dessinateur. Enfin pour citer quelques noms, je recommanderais les travaux d’Olivier Schrauwen, Kerascoët, Thomas Ott, Ruppert & Mulot, Blanquet, ATAK, Joann Sfar, Chester Brown, Gipi et Nicolas Mahler.

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Pourquoi est-ce si important pour toi d’être impliquée dans la scène de la bande dessinée?

Je me sens profondement liée à ces gens et je suis fascinée par la diversité des styles illustratifs et narratifs qui existent. Je suis reconnaissante de reçevoir autant de soutien de certains artistes avec qui je me suis liée d’amitié ces dix dernières années. Cela me permet de travailler dans des festivals et des évènements liés à la bande dessinée. Je suis une privilégiée et j’en suis reconnaissante. J’ai eu la possibilité d’acquérir de l’expérience dans de nombreux secteurs, qu’il s’agisse d’édition, de design, ou de monter des expositions. Bien évidemment, j’aimerais un jour pouvoir travailler à temps plein dans l’industrie de la BD.

Je me souviens que tu m’aies dit avoir eu beaucoup de mal à trouver le bon tatoueur. Y a-t-il un lien entre le travail de Piet du Congo et la bande dessinée?

Le style de Piet est vraiment unique, variable et serait définitivement très intéressant pour un roman graphique parce qu’il se concentre toujours sur des details délicats et ses dessins deviennent ainsi très narratifs. Il est très ouvert d’esprit et spontané, ce qui lui permet de donner à chaque dessin ce detail qui le rend si spécial et il ne copie jamais ses précédents travaux. En dehors de ça, Piet a aussi développé un extraordinaire style typographique qui lui permet d’introduire des lettres, des mots et des phrases dans ses croquis et ses tatouages. Comme la plupart des auteurs de bandes dessinées underground il s’inspire directement d’ouvrages, de musique et de films et de toutes les choses qui composent son quotidien. De la même manière quand il voyage, il incorpore au fur et à mesure tout ce qui l’inspire dans ses croquis et ses flashs. Il s’intéresse à beaucoup de choses et tu peux ressentir sa passion dans chacun de ses dessins et de ses tatouages. Donc en fin de compte, je trouve effectivement qu’il y a un lien entre la bande dessinnée et le travail de Piet, mais on devrait le lui demander, ce serait intéressant de voir ce qu’il en pense.

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Quand j’avais 19 ans j’ai eu envie d’une grande pièce. Je m’étais déjà fait faire un petit tatouage quand j’avais 15 ans mais je voulais quelque chose de plus gros et de plus conceptuel. Je n’avais aucune idée du style donc je me suis mis à regarder ce qui se faisait pendant des années et même s’il y avait des choses qui me plaisaient, cela ne me correspondait pas. Donc j’ai commencé à m’intéresser à des artistes qui avaient développé leur propre style et quand je devais avoir 26 ans, je suis tombée par hasard sur le Myspace du studio de tatouage belge La Boucherie Moderne. Oui, à l’époque Myspace c’était de la balle… (rire)

J’ai été très impressionnée par le travail de Kostek et de Jef Palumbo. J’ai regardé leur travail plusieurs jours d’affilée et j’ai commencé à apprécier de plus en plus. A l’époque Piet avait commencé à tatouer dans l’entourage de la Boucherie Moderne et ils avaient un lien vers son Myspace, où il faisait principalement la promo de sa musique. Oui, il est aussi chanteur, shouter, VJ dans un projet electro noise. Mais il y avait aussi des photos de tatouages sur sa page. A l’instant où je les ai vu, j’ai compris que c’était exactement le genre de tatouage que je voulais sur mon corps. C’était inconventionel, radical, dur mais aussi comique, détaillé, avec une multitude de références intelligentes à la pop culture que j’adorais.

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Je lui ai imméditament écrit un message pour lui dire que je voulais me faire tatouer par lui. Ca l’a amusé, particulièrement parce qu’à cette époque, il venait tout juste de commencer à tatouer et qu’il n’avait tatoué que sa mère et quelques amis. Bien sûr, je savais qu’il n’était techniquement pas au point mais je m’en foutais. Je lui faisais à 100% confiance. Il m’a répondu qu’étant proche de Kostek et Jef, il pouvait travailler à la Boucherie Moderne et que si j’étais prête à venir à Bruxelles, il me tatouerait. J’y suis allée et je me suis fais tatouer dans un sous sol glacial en plein hiver. C’était la première fois que je rencontrais Piet et sa copine Doro. On a imméditament accroché. Depuis je leur rends visite plusieurs fois par an, depuis huit ans maintenant, pas seulement pour me faire tatouer mais aussi pour passer du temps avec eux. Je suis vraiment contente d’avoir pu développer une telle relation d’amitié.



Le concept que Piet et toi avez imaginé est tout aussi inhabituel qu’intéressant.

Toute l’idée de mon étrange bodysuit est venue après ma deuxième séance avec Piet. Je suis allée à Bruxelles deux fois d’affilée et ça m’a pris environ 4h30 à l’aller et autant au retour. A l’époque j’étais encore étudiante et je n’avais pas les moyens pour une chambre d’hôtel. Donc la deuxème fois où j’y suis retournée Piet et Doro m’ont invité à rester chez eux. De cette manière, Piet pourrait me tatouer deux jours d’affilée sans que j’ai besoin de voyager entre les séances.

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Après cette deuxième séance, j’ai rêvé que toute la partie gauche de mon corps était tatouée par Piet. Dans mon rêve, il y avait différentes histoires sur mon corps. Certaines scènes se passaient sur terre, d’autres au paradis et en enfer et elles étaient réparties en fonction des parties du corps. A mon réveil j’étais sous le choc, tellement le rêve était intense et tellement j’étais emballée parce que j’avais vu. Je me souviens en avoir parlé à Piet lors de notre troisième séance. Il a rit. A l’époque, il ne s’imaginait pas que je reviendrais pendant tant d’années pour donner vie à cet étrange projet.

Le concept de base de ce “bodysuit” repose sur différentes thèmatiques: le paradis, la terre et l’enfer. Chacune des pièces est bourrée de petites histoires et de références multiples: de la littérature à l’histoire de l’art, de la musique à la pop culture et tout ce qui intéresse de prés ou de loin Piet et moi. Au bout du compte, ces tatouages représentent des dizaines d’histoires. J’arrive d’habitude avec une idée de base pour un motif et je fais un croquis approximatif de la zone à tatouer. Je donne quelques explications à Piet et il créer un design. Une fois au shop on modifie de nouveau le design, il pose le carbonne sur ma peau, puis redessine par dessus pour ajouter des détails. Pendant ce court instant le motif se développe énormément.

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Parle moi des références culturelles de tes tataouges. Tu as mentionné qu’ils étaient liés à la pop culture et à l’histoire.

Dans mon petit univers tatouage, tu peux trouver des références à mon passé, à mon présent, à mes centres d’intérêts et à ce tout ce qui m’émeut, mais aussi à mes peurs et à mes espoirs. Par exemple sur mon bras un agneau à trois yeux. C’est un élément qu’on retrouve dans la peinture néerlandaise du début du siècle, qui fait référence à mon amour pour l’histoire de l’art européen. A côté de cet agneau, j’ai une référence à « A Hitchhiker’s Guide to the Galaxy » de Douglas Adams, un roman de science fiction que j’adore pour son inventivité, son intelligence et son humour noir. J’ai un grand cachalot et un bol de petunia tatoué sur le bras. Ce sont des éléments qui apparaissent de manière succinte dans cette nouvelle mais ce passage résume toute l’histoire de l’évolution, de l’existence humaine, des doutes personnels et de la recherche du sens de la vie en à peine deux pages. C’est écrit d’une manière si delicate et ça a un sens philosophique si profond, que ça m’a beaucoup impressionnée étant adolescente. Ils sont également devenu des sortes de symboles bien connu dans la communauté nerd pop culture.

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Sur mon ventre on trouve les chiffres 1,3, 7 et 5. Ces chiffres font référence à une chanson d’avant-garde norvégienne du groupe de metal “The Shining” et ça montre à quel point je suis passionée quand il s’agit de musique. Le Baphomet sur mon mollet droit est aussi une référence musicale, une approche humoristique de la scène heavy metal et black metal. Donc tu vois, chaque parcelle de peau a une ou plusieurs significations, auquel Piet ajoute bien sûr une foule de détails. Je pourrais te donner d’autres exemples mais je pense que tu as compris que je pourrais en parler pendant des heures, c’est aussi une des raisons pour laquelle ce projet évolue en permanence et de manière si lente.

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Il y a tellement d’idées et d’histoires dans chacun des dessins. Le Cerbère sur ma cuisse droite est directement lié à mon passé. C’est une créature de l’enfer à trois têtes qui garde l’entrée des Enfers dans la mythologie Grecque et Romaine, c’est en fait basé sur le fait que j’ai étudié le latin pendant 8 ans. Ou encore les scènes de guerres, les croix et les références au christianisme, qui sont en lien avec à ma peur de la douleur et de la mort.

Je sais que tu souhaites garder tes tatouages de manière asymétrique. Est-ce aussi une manière de préserver certaines parties de ton corps?

Dans mon rêve il n’y avait que la moitié de mon corps qui était tatoué mais c’est aussi le concept. J’ai décidé de tatouer mon bras gauche et ma jambe droite, pour avoir comme tu dis un ensemble asymétrique. Il y a plusieurs raisons qui expliquent ce choix: la première, c’est que je pense que l’asymétrisme donne plus de mouvement et de force qu’une illustration symétrqiue. Dans un second temps, je trouve qu’un corps entièrement recouvert fini par être étouffé, peu importe le style de tatouage. La personne qui regarde ne peut plus distinguer les motifs, les tatouages se perdent dans la masse et perdent ainsi leur force. Le coprs se perd lui aussi un peu, parce qu’on ne se concentre plus que sur les parties colorées de la peau. Et j’ai en effet envie de garder des parties naturelles pour expérimenter la vieillesse sous toutes ses formes.

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Donc cela veut dire s’engager auprès d’un seul artiste durant une vie entière…

Je sais que ça peut paraître bizarre mais j’ai commencé de cette manière et c’est ce qui me semble juste. Je ne suis même pas sûre que Piet le comprenne ou l’apprécie. Depuis j’ai découvert des artistes que j’adore comme Marcin Aleksander Surowiec et j’ai aussi été en contact avec certains d’entre eux de par mon travail, donc ça n’aurait pas été difficile d’obtenir un rendez vous, mais je ne voudrais pas gâcher le concept que Piet et moi avons développé.

On aura probablement fini d’ici quelques années, quand j’aurais la sensation que c’est abouti ou peut être quand j’en aurais marre d’avoir mal et à ce moment là je ne reviendrais en Belgique que pour rendre visite à ces gens merveilleux. Ou peut être que tout ce que je dis aujourd’hui c’est des conneries et que je ne pourrais m’arrêter que quand je serais entièrement recouverte, où que Piet refusera de me tatouer ou que l’un de nous mourra… Aussi je me rend compte que plus j’ai de tatouage, plus la vision que j’ai de mon corps s’embellit parce que j’expose mon corps d’une manière différente et comme tu l’as dit j’y incorpore des choses que j’aime. J’ai commencé par me faire tatouer des parties non visibles, du coup les gens ne s’imaginaient pas que j’avais autant de tatouage, jusqu’à ce que je touche à mon bras. Je trouve la réaction du public vraiment suprenante parfois car après tout je ne me considère que peu tatouée.

Entretien & Photos par Céline Aieta – Vidéo par Grégoire Dyer

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