Portrait n°8: Flora Amalie Leonardo Pedersen

Peux-tu te présenter?

Flora Amalie Leonardo Pedersen, j’ai 35 ans et je suis manager et co-propriétaire du studio de tatouage Conspiracy Inc. à Berlin. En dehors de ça, j’ai toujours été quelqu’un de très manuel. J’aime créer des choses et je change de medium en permanence. Pendant des années j’ai fait des créations de chapeaux et j’adore dessiner, peindre et faire de la photo argentique. J’ai probablement hérité mon goût pour la décoration d’intérieur de mes parents. J’ai grandi dans un environnement très coloré et créatif, décoré par des parents artistes. Donc pour moi ça a toujours été normal de ne pas vivre comme tout le monde et de faire des choses uniquement parce que c’est cool, sans nécessairement de fonction pratique. C’est à Copenhague, dans notre précédent studio que j’ai réalisé que j’avais l’impression de savoir ce que je faisais et maintenant quand je décore une pièce, j’ai l’assurance de pouvoir en faire quelque chose d’original.

F1020008

Tu as créé un monde magique avec Conspiracy Inc.

Conspiracy Inc. était initialement basé à Copenhague puis s’est délocalisé à Berlin. Au fil du temps le studio a eu différents looks, mais les valeurs fondamentales ont toujours été les mêmes; avoir un lieu où les gens peuvent recevoir des tattoos incroyables dans un environnement atypique, où ils se sentent à l’aise et les bienvenus. Maintenant c’est devenu normal d’entrer dans un salon de tatouage, qui ressemble à peu de choses près au salon de sa grand-mère et de demander un tatouage custom mais quand on a commencé ce n’était pas vraiment la norme. On a toujours essayé d’être en avance sur ce qui se faisait et d’être novateur. Avec notre studio actuel à Berlin on a imaginé des thèmes pour chacune des pièces. On a écumé les marchés aux puces, chiné sur Ebay et travaillé jusqu’à épuisement, jusqu’à ce que ça ressemble plus ou moins à l’idée qu’on s’en faisait. Ceci dit ce sera toujours un projet en cours d’évolution car il y a toujours des possibilités d’amélioration.

F1010021

F1010003

Comment l’idée de collaborer avec Uncle Allan est née?

Je m’en souviens à vrai dire très bien. C’était en 2004 et on était à Tokyo pour la première fois. On a atterri là un peu par accident. Allan avait suggéré qu’on retourne aux USA mais j’ai répondu « pourquoi pas le Japon? ». J’ai toujours été tellement fascinée par ce pays qu’on a fini par y passer trois mois. Ce voyage m’a ouvert une porte sur un monde tellement plus vaste et j’ai réalisé qu’après une telle expérience ce serait impossible de revenir à mon ancien job et à mon ancienne vie. On était dans un restaurant à Kōenji et j’ai demandé à Allan ce qu’il pensait de l’idée de m’avoir au shop pour l’aider et il m’a simplement répondu ok. Puis quand on est rentré au Danemark, j’ai quitté mon job et j’ai commencé à travailler à mi-temps au shop. Au début je m’occupais principalement de nettoyer les buses et de répondre au téléphone, mais avec le temps j’ai commencé à occuper un rôle beaucoup plus important, jusqu’à devenir co-propriétaire du studio.

F1010018

Etre entourée d’artistes peut être inspirant et certains toujours c’est rageant parce qu’ils sont tous tellement talentueux (rire)! Mais on est tous bon à quelque chose de différent et dans l’ensemble je suis vraiment reconnaissante d’être aux côtés de personnes aussi adorables et talentueuses. Avoir des artistes en guest régulièrement, est autant une source d’inspiration que de divertissement pour tout le monde au studio. C’est probablement ce que je préfère dans le fait de travailler dans l’industrie du tattoo, les gens incroyables qu’on y rencontre.

F1030035

A ce stade là est-ce que tu avais déjà le désir de te faire tatouer?

J’ai toujours voulu me faire tatouer et à un moment donné j’ai même eu un rendez-vous avec un ami pour me faire tatouer dans un studio à Copenhague, mais c’est tombé à l’eau. Puis j’ai rencontré Allan, qui à l’époque n’était pas trop attiré par les filles tatouées donc à cause de ça j’ai attendu un moment. Et quand on s’est marié, je lui ai finalement demandé de me tatouer puis j’ai progressivement accumulé de plus en plus de pièces. Tu sais comment ça se passe. Même si tu prévois de n’en faire qu’une, ce que je souhaitais en premier lieu, la plupart des gens trouvent le fait de se faire tatouer assez addictif et finissent par s’en faire plus. Au départ tu as souvent des idées préconçues sur ce que tu aimerais faire et sur ce que tu penses être bien. A l’époque, par exemple, je n’aimais pas du tout les nanas avec les jambes tatouées et jamais je n’aurais pensé en faire à cet emplacement. Des années plus tard, mes tatouages sur les jambes sont de loin mes préférés et je n’en ai jamais regretté aucun. Donc même si il y a des zones que je ne prévois pas actuellement de tatouer, je ne ferme aucune porte.

F1030002

Mais honnêtement, je n’ai jamais vraiment planifié à l’avance. Au départ quand j’ai commencé à me faire tatouer, je passais beaucoup de temps à réfléchir au design et à la signification. J’ai heureusement toujours été plus préoccupée par le design plutôt que de vouloir à tout prix y donner un sens profond mais j’ai pris beaucoup de temps pour méditer sur chacune de mes pièces. Et être très tatouée n’a jamais été un objectif pour moi, je me suis simplement fait tatouer à chaque fois que j’avais une bonne idée et non parce que j’avais le désir de me faire recouvrir rapidement. Mais même si tu ne planifies rien et que tu continues à te faire tatouer, tu finis par te recouvrir et une fois que tu as atteint un certain point, tu commences à ne remarquer plus que les espaces vides au détriment des tatouages!

Je me suis fait tatouer les mains très récemment, une en août ou septembre dernier et l’autre en février. C’est quelque chose que je voulais depuis longtemps mais je suis vraiment à l’ancienne et je crois sincèrement que les gens devraient attendre d’avoir au moins les bras recouverts avant de toucher aux mains ou au cou. Ce n’est pas forcément une opinion populaire ces temps ci mais je pense que les tatouages extrêmement visibles se méritent en ayant d’abord accumulé beaucoup d’autres tatouages. Je trouve aussi qu’avoir la main tatouée sans même avoir le bras tatoué, ça a l’air ridicule. Donc j’ai bien évidemment dû m’en tenir à mes propres règles et d’abord finir mes bras, et même après ça j’ai attendu. Je suis très heureuse de ces pièces et je n’ai pas l’impression d’être regardée ou traitée différemment depuis. Bien que dans le cas contraire je n’en aurais probablement rien à foutre.

F1000005

Il semble qu’il y ait une vraie dichotomie au sein des gens tatoués quand on en vient au symbolisme. Est-ce que la symbolique est vraiment nécessaire ou tout n’est qu’une question d’esthétisme?

C’est comme si la moitié d’entre nous avait besoin de donner un sens profond à chaque tattoo et que l’autre moitié avait juste envie que ça en jette. Et personnellement, je pense que je me situe au milieu. Je réfléchie en premier lieu au design et à l’esthétique mais d’une manière ou d’une autre mes tatouages finissent toujours par représenter quelque chose d’important. L’éléphant par Uncle Allan me rappelle le temps que j’ai passé en Inde et le tatouage sur ma cuisse par Shige représente mon amour pour le Japon. J’ai beaucoup de tatouages qui dépeignent l’environnement dans lequel j’ai grandi à Copenhague et j’ai aussi pas mal de tattoos qui représentent des choses que j’adore, comme le café, la nourriture, les chaussures, mes livres et mes séries préférés… tu sais, tous les essentiels. Je pense qu’un tatouage n’a pas besoin de sens ou de représenter quelque chose pour la personne qui le porte pour être bon. Beaucoup de personnes accordent trop d’importance au sens qu’ont leurs tatouages, jusqu’au point d’en sacrifier l’esthétique. Mais personnellement, parce que je suis qui je suis, mes tatouages finissent toujours par être très personnels.

F1000027

Tu as soulevé un point intéressant au sujet du tatouage chez les femmes. En fin de compte est-ce que le tatouage a un impact quelconque sur notre féminité?

Je trouve qu’on en fait trop avec la féminité en général. Genre une femme n’est pas une vraie femme à moins qu’elle soit féminine. C’est des conneries et je pense aussi qu’un tatouage ne peut ni exacerber, ni altérer ta féminité. Je connais beaucoup de femmes très tatouées qui sont très féminines et beaucoup de femmes sans aucun ou peu de tatouages qui au contraire ne le sont pas du tout. Donc je pense que tout dépend de qui tu es en tant que personne. Mais d’après mon vécu, je ne me sens pas moins féminine parce que je suis beaucoup tatouée. Au contraire je dirais que mes tatouages me font me sentir plus forte et en conséquence plus confiante et donc plus sexy… mais ça c’est peut être juste dans ma tête!

F1030014

Je connais aussi beaucoup de femmes qui ont du mal à trouver leur style ou qui pensent ne plus pouvoir s’habiller de la même manière une fois tatouées. Par exemple si elles portent beaucoup de motifs, elles auront l’impression que ça fait trop « chargé » ou comme dirait l’une de mes amies, de ressembler à un arbre de Noël. J’ai toujours trouvé que mes tatouages étaient cet accessoire génial qui rend tout ce que je porte beaucoup mieux. Si je porte une robe chic, mes tatouages rendront mon look plus intéressant et si je porte un jean et un tee-shirt, ce qui est le cas la plupart du temps, je ne serais pas aussi ennuyeuse que ce que je pourrais être grâce à mes tatouages. Donc pour moi, de bons tatouages rendent n’importe quel look cool.

F1030024

Je trouve que l’aspect rituel apporte cette touche si particulière à nos séances. Quelle importance y accordes-tu?

Je pense qu’on a tous nos petites habitudes et rituels qui nous aident à avoir une bonne séance ou du moins c’est mon cas. J’ai toujours des attaques de panique quelques jours avant une grosse séance, donc me préparer mentalement est très important. Je récite un mantra pour me calmer et je fais en sorte de bien me reposer la veille du rendez-vous. Le jour de la séance je ne mange que certaines choses et quand je me fais tatouer je me contente de quartiers de pomme et peut être d’une banane. Je perds mon appétit quand je me fais tatouer mais j’ai quand même besoin d’énergie donc c’est important je pense de trouver des en-cas légers qui fonctionnent. Quand je me faisais tatouer au Japon, je prenais toujours le même train de Tokyo à Yokohama tôt le matin, puis je m’arrêtais dans le même coffee shop pour ramener du café à tous les gars de Yellow Blaze, toujours un livre sur moi et mon Iphone chargé à bloque pour écouter de la musique et jouer au solitaire. A vrai dire ces voyages me manquent beaucoup, même si ils avaient l’habitude de me rendre vraiment anxieuse.

F1010033

Je sais que le Japon est un peu ton pays de coeur. Comment c’était de s’y faire tatouer par Shige?

C’est dur à expliquer. J’ai toujours voulu aller au Japon depuis que je suis enfant, sans vraiment savoir pourquoi, mais j’avais besoin d’y aller. Et quand j’y suis allée la première fois, je m’y suis instantanément sentie chez moi. Je pense qu’on a tous un endroit où on est supposé être, où on se sent chez soi et ce n’est pas nécessairement celui où on est né. Et pour moi cet endroit c’est Tokyo. Je connais cette ville mieux que celle où je vis. J’adore la culture, la nourriture, les gens, l’ambiance. Comme n’importe quelle ville, elle a ses défauts mais Tokyo a ce quelque chose qui me rend heureuse.

F1030029

Ma pièce avec Shige a fini par prendre 5 séances réparties sur quelques années. Se faire tatouer par Shige est terriblement douloureux, bien que toujours un plaisir. Je l’adore lui et sa famille, et j’admire beaucoup le business que lui et Chisato ont construit ensemble avec Yellow Blaze. Ce sont vraiment des gens formidables et j’adore m’y rendre même si mon tattoo est terminé. Se faire tatouer au Japon et spécifiquement par Shige est une expérience vraiment particulière. Tu es censé tenir le plus longtemps possible. Et comme tu l’a toi-même expérimenté, les longues séances particulièrement celles pour lesquelles on voyage, sont très intenses et vivre ce genre d’expérience te fait grandir en tant qu’individu, d’une manière étrange.

F1000038

La douleur, aussi horrible soit elle est également transformative. Tu as beaucoup de temps pour réfléchir et méditer et quand la douleur est à son pic, tu apprends à mieux te connaître et tu découvres ce dont tu es vraiment capable. C’est presque comme un rite de passage, et à titre personnel, j’en ressors toujours meilleure et plus forte. J’imagine que c’est un peu la même sensation que quand on a gravi une montagne. Et même si la douleur ne me manque pas, ça me manque d’avoir une grosse pièce en cours et les rituels que j’avais en allant à Yokohama me manquent. A vrai dire je suis vraiment impatiente de commencer mon dos, qui je l’espère sera dans un futur proche.

Est-ce que ta pièce était censée être aussi grande? Plus c’est grand, mieux c’est? La dernière fois que ça m’est arrivé je me suis retrouvée avec un torse intégral (rire).

Ce n’était clairement pas censé être aussi grand! J’avais demandé une (bien) plus petite pièce pour aller avec celle que j’avais sur l’autre cuisse, mais le jour du rendez vous, Shige m’a informé qu’il avait fait quelques changements et que ce serait peut être un peu plus grand. Il m’a montré un dessin incroyable qui faisait la taille de mon dos, puis il a pointé une grosse fleur et m’a dit « ça vient sur ton genou ». Et là j’ai pensé « oh merde » suivi de « rien à foutre, ça va être incroyable ». Il y avait mis tous les détails que j’avais demandé et le design était absolument parfait. Et ce n’est pas comme si j’avais des projets pour mes genoux de toute manière. Tout a fonctionné. Et à la fin, il a même fini par convaincre Allan de faire mon autre tatouage sur la cuisse plus grand afin que les deux s’accordent! C’est visuellement tellement mieux que si ça avait été plus petit. Donc ouais, 90% du temps ça a du sens d’opter pour plus grand.

F1030010

Etre impliquée dans la communauté du tattoo autant sur le plan personnel que professionnel a dû grandement changer ta perspective sur le tatouage.

Ouais, très clairement. Tu vois d’abord les choses du point de vue de l’artiste, puis en second lieu du point de vue du client. Etre mariée à un tatoueur pendant aussi longtemps a fait de moi une meilleure cliente quand je me fais tatouer parce que je comprends leur aspect du process mieux que quiconque. De la même manière qu’être tatouée me permet d’être plus dans l’empathie quant aux besoins des clients dans notre studio. Ca m’a également rendue un peu snob quand on en vient au tatouage parce que je suis capable de faire la différence entre un bon et un mauvais tatouage! Je pense aussi que dans la plupart des relations, on a tendance à fusionner ses centres d’intérêts pour ne faire plus qu’un. Et pas toujours d’une manière saine. Comme on en a discuté, j’adore le travail ornemental en ligne noire mais mon ex-mari déteste ça et comme je cherchais évidemment à lui plaire, je n’ai jamais fait ce genre de pièces. Je n’aurais peut être jamais fait ce genre de tatouage si on était resté ensemble mais c’est sûrement quelque chose que je ferais aujourd’hui.

F1000012

J’ai beaucoup de mal avec la direction qu’a prit l’industrie du tatouage ces dernières années. Les tatoueurs sont soudain devenu des célébrités, l’industrie a été exposée au monde via les télés réalités d’une manière totalement scénarisée et irréaliste, n’importe quel trou du cul avec un crayon et un tatouage dans le cou pensant pouvoir devenir tatoueur. Et c’est quelque chose qui me rend furieuse quand j’y pense. Mais récemment, et c’est peut être dû à l’empathie où à la maturité, ça ne m’énerve plus autant qu’avant. Et j’espère que ce n’est pas juste la maturité, j’espère que peut être l’industrie est entrain d’arriver à un tournant, où il sera moins question d’argent et de célébrité et plus de rendre les clients heureux et de créer de l’art de qualité. Je suis peut être naïve mais je pense que c’est destiné à arriver et que les sangsues qui profitent des avantages de cette industrie décideront de passer à quelque chose d’autre, de plus à la mode et de plus lucratif. Et peut être que si on est chanceux, le tatouage retrouvera sa part de mystère, qui pour beaucoup d’entre nous, nous a tant attiré en premier lieu.

Entretien & Photos par Céline Aieta – Vidéo par Adlan Mansri

Comments are closed.