Portrait n°7: Yannick Piters

 

Peux-tu te présenter ?

Yannick Piters, 38 ans et piercer à Art Corpus depuis maintenant dix ans. Comment je définirais ma vie ? Je devais avoir 28 ans quand je suis arrivé à Paris. J’ai vécu 15 ans à Orléans et quand j’ai fait le tour de ce que j’avais à y faire, je suis parti. Pour mes parents ça a été l’incompréhension. J’avais un bon métier, j’étais tourneur-fraiseur en CDI et je leur ai annoncé du jour au lendemain que j’allais devenir pierceur à Paris.

J’ai fait mon choix, ça n’a pas été facile mais je pense qu’au final j’ai su tirer mon épingle du jeu. Je suis très content de l’avoir fait. Dans tous les cas même si je m’étais planté, je ne l’aurais pas regretté car j’aurais fait un truc. Pareil pour la ziq, j’ai été dans des groupes qui n’ont jamais rien donné mais peu importe, j’ai tenté. C’est en provoquant les choses qu’on avance.

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Parallèlement à ça, peut être que le tattoo s’est naturellement intégré dans l’histoire. A un moment donné je me suis dit, j’aime le piercing mais qu’est ce que ça fait de travailler sur la peau. Qu’est ce que ça fait de transpercer la chair avec une aiguille ? Comme je me faisais percer, rapidement je m’y suis intéressé. Et à un moment donné, je me suis donné les moyens de faire ce que j’avais envie de faire et ça a marché.

Tu peux me parler de ta rencontre avec Roberto Dardini ? Je sais qu’elle a jouée un rôle déterminant.

La rencontre avec Roberto c’est un peu particulier. Art Corpus c’est ma boutique de cœur. J’ai rencontré Roberto à l’époque où je me faisais tatouer par Remy à All Tattoo. C’est Remy qui m’a présenté Emma, qui bossait à l’époque comme piercer à Art Corpus et qui m’a pris en apprentissage. Ce qui l’a intéressée chez moi, c’est que je n’avais pas le profil du gamin en échec scolaire. J’avais 28 ans et je venais de quitter une situation professionnelle confortable pour changer de vie. Je n’ai pas attaqué ce métier parce que je n’avais pas autre chose sous la main, c’était un vrai choix stratégique.

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Roberto m’a tendu la main au bon moment. Il a très rapidement voulu me donner des parts dans la boutique pour que j’ai un droit de regard, au cas où il lui arriverait quelque chose. Si il l’a fait, c’est parce qu’il a vu que j’avais la tête sur les épaules et que je savais où j’allais. Et encore je pense que lui avait une idée plus précise de là où il voulait m’emmener. Ce mec il me fait juste confiance. Je ne serais pas là où j’en suis sans lui. Il a une aura, et une philosophie de vie où il n’y a jamais de problème, même avec les merdes qui lui sont arrivées… Si il y’a un problème, on le règle au cas par cas. C’est Roberto…

Qu’est ce que ce métier t’as apporté ? Comment as-tu appréhendé le fait de travailler sur des gens ?

Je suis un peu autodidacte, j’ai commencé à m’intéresser au piercing quand j’avais 18 ans. J’ai était attiré tout de suite par des piercing un peu moins classiques, comme le surface ou le génitale et voir la sensation que ça peut provoquer ou ce que ça peut impliquer dans le rapport au corps. Le piercing m’a aussi donné confiance en moi. Quand tu perces des gens c’est un peu comme le tattoo, tu n’as pas le droit à l’erreur. J’ai une éthique de travail et j’essaye d’avoir un regard objectif par rapport à ce que je fais.

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J’ai ce côté super froid et brut que je me trimbale depuis longtemps et c’est aussi un truc que ce métier m’a appris à gérer. Mais au début ce n’était pas gagné. Ce côté brut m’a peut être un peu desservi mais m’a servi sur la fin. Je n’hésiterais pas à te dire si ton idée c’est de la merde. Je suis arrivé dans un métier où il fallait que je côtoie des gens et que je travaille sur eux, je n’y étais pas préparé. Ca m’a aidé à me sociabiliser.

Quel est le fil rouge entre piercing et tattoo ?

Moi ma démarche du piercing, c’est à partir du moment où tu fais un trou, tu vas le garder. A mon sens l’acte de piercing est aussi fort que celui du tatouage. Ce qui est ironique c’est qu’à Art Corpus, le mec le plus blindé de tatouage, c’est moi. Je suis piercer et mon trip c’est de foutre des coups d’aiguille dans les gens. C’est ça qui me fait marrer. Ce qui compte pour moi c’est ce que ça cicatrise bien. Je ne suis pas piercer parce que je n’ai pas pu devenir tatoueur. Le tattoo c’est un truc que j’adore, sinon je n’en serais pas là. Le fait d’être piercer et le fait d’être tatoué, j’y trouve vraiment deux choses différentes.

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Finalement la démarche du tatouage intégral est venue un peu sans prévenir ?

Je m’étais toujours imaginé avec les bras tatoués par rapport à ma culture musicale. J’écoutais du hardcore New Yorkais et forcément c’est une imagerie qui t’influence. Ce n’est pas une fin en soi d’être tatoué. Y’a des gens qui trouvent que c’est trop classe d’être tatoué de la tête aux pieds et y’a des gens qui se lèvent un matin et qui se disent : « Putain je suis tatoué de la tête aux pieds ». Tu vois ce que je veux dire ? Comment tu veux que j’explique à mes parents qu’être tatoué de la tête aux pieds, c’est quelque chose qui me plait ?! C’est difficile à verbaliser, d’expliquer ce qui plait autant.

Je n’ai jamais voulu avoir de pièces trop agressives. Et au final, elles sont super trash. C’est brut de l’extérieur mais si tu t’approches d’un peu plus près tu vas voir que c’est plein de finesse. Quand j’étais en 6ème, je faisais 1m40 pour 40kg et je passais mon temps à me faire péter la gueule. Est ce que je l’ai fait pour ça ? Non, je ne pense pas. Le tatouage ne rend pas plus fort.  Est-ce qu’effectivement ça a influencé ma démarche ? Oui. Mais une fois de plus, le tatouage n’est pas une fin en soi.

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Alors effectivement, ça met une barrière avec des gens. Si c’est pour que les connards ne viennent pas me casser les burnes, franchement c’est plutôt pas mal. Quand t’es tatoué de la tête aux pieds, il y a des mecs qui y réfléchissent à deux fois avant de te faire chier. Est-ce que c’est une armure qui te protège ? J’y crois un peu.

Tu as eu une démarche bien particulière quand tu as enclenché le projet de ton dos avec Keuns…

Keuns c’est un pote. Et j’avais l’impression d’avoir fait mon temps avec Remy. Keuns c’est le gars que je rencontrais tout le temps en convention, je m’étais toujours dit qu’il faudrait qu’il me fasse une pièce. Puis un jour j’ai pris un billet de train pour Poitier et je suis allé le voir juste pour prendre rendez-vous. Je tenais à me déplacer. Ca faisait trop longtemps que je disais qu’on devait faire une pièce ensemble, j’ai fini par sauter le pas et passer le cap concrètement. Je lui ai laissé carte blanche…

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Je sais que son approche est assez radicale, en ça vous vous rejoignez assez bien. Comment est ce que tu as vécu ce projet ?

Keuns un jour me dit : « Ca va ton dos, tu le vis bien ? ». C’est dans mon dos donc je ne le vois pas, il est juste là, je ferme ma gueule et j’assume. Est ce que j’y pense ? Non je n’y pense pas. Est ce que je kiff ? Oui maintenant que je vois mon dos en photo. Quand tu viens de te faire ruiner le dos pendant 5h puis que tu rentres chez toi, tu te dis pas que c’est trop bien, t’as juste envie qu’on te foute la paix et tu te demandes pourquoi t’as fait ça. Puis quand ça cicatrise tu te dis que c’est classe. Lui il a fait ce qu’il jugé bon de faire et je pense que cette pièce me va comme un gant. En général, je pense que quand le tatoueur se lâche pleinement sur l’idée,  t’as toujours des pièces un cran au dessus. Toi, tu ne fais que porter le tatouage mais c’est quand même toi qui le porte. C’est ton tatouage, il a été fait pour toi, une autre personne ne pourra pas le porter ou l’assumer de la même manière.

Mon dos ça a été un calvaire. Alors comme toute bonne séance de tattoo, tu en apprends beaucoup sur toi même, c’est un moment d’introspection. Mon dos ça n’a vraiment pas été une partie de plaisir, c’était long et douloureux. Après comme dit Keuns, il y a peu de clients qui ont ma démarche, c’est à dire que j’ai fait mon dos en 11 séances réparties sur 11 mois. Tu y vas, tu enquilles, tu te fais ruiner, dès que tu es remis sur pied tu rattaques une séance. Keuns c’est aussi le genre de tatoueur qui quand il te tatoue, tu le sens passer. C’est un personnage et j’aime son côté radical.

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C’est intéressant de voir que tu envisages toi aussi les longues séances comme des moments d’introspection.

Oui et plus ça fait mal plus tu te découvres. Dans ces moments là tu sais ou t’en es, qui tu es et où tu vas. Tu te fais subir un calvaire volontairement. Ce n’est pas pour autant de la mutilation car pour obtenir le résultat escompté, c’est à dire l’œuvre sur ta peau, tu dois passer par là. C’est intéressant de dépasser ses propres limites. Quand tu sors d’un tattoo, tu en sors toujours différent. Tu as marqué ta peau à vie et tu tires une forme de sagesse de cette souffrance.

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Tu m’as souvent dit que tu aurais aimé pouvoir dissimuler tes tatouages. Finalement qu’est ce que leur visibilité a changé?

Si c’était à refaire, est ce que je me ferais tatouer ? Franchement, c’est trop long, ça coûte cher, ça fait mal et putain ce que ça fait mal ! Si c’était à refaire ? Je crois que je le referais (rire). Mais peut être que je m’arrêterais à des demi-manches, parce que quand tu vois un mec en costard et qu’il n’y a rien qui dépasse, c’est tellement classe. D’un autre côté, je trouve ça aussi tellement classe d’être en costard et que ça déborde de partout.

Le fait d’être entièrement tatoué en société, c’est aussi chiant que super plaisant. Tu vois, même toi je t’ai vu évoluer et tu commences à être bien blindée de tattoo et pourtant ta vie sociale continue. En société on rencontre des gens qui trouvent ça cool et qui viennent te parler et toi tu te dis que c’est pas parce que t’es tatoué que c’est ton pote. D’un autre côté, tu as des gens qui te prennent de haut et tu te dis que vous auriez peut être des trucs intéressants sur lesquels échanger.  Etre entièrement tatoué, c’est à double tranchant.

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Par rapport aux parents je te rejoins complétement. Je sais que je me suis fait tatouer pour moi mais que pour eux ce n’était pas évident à comprendre. C’est seulement le jour où ils sont venus me voir au shop qu’ils ont réalisé que c’était clean et vraiment chouette. Si un jour j’ai des gosses, j’espère qu’ils ne se feront pas blindé de tattoo ou si c’est le cas, qu’ils auront la même démarche que moi, à savoir qu’ils prendront le temps de la réflexion.

Je pense qu’en tant que parent tatoué c’est aussi notre responsabilité de donner une éducation vis à vis du tatouage.

Avoir des gosses, par rapport au tattoo, c’est quelque chose qui me fait peur. Dis toi que quand ton gamin va aller à l’école, peut être qu’il te demandera d’éviter de venir le chercher, parce que t’es celui qui a plein de dessins sur le corps et que ça le fera pas par rapport aux autres parents. Alors que toi, c’est un truc auquel t’as jamais pensé et que t’as même jamais vu parce que t’en as rien à branler, sauf que lui par rapport à sa vie, ça va vachement le gêner. Mais encore une fois, je n’ai pas de gosses, je ne sais pas comment ça pourra se passer. Peut être qu’au contraire, ça ne les gênera pas, sachant qu’en général les enfants de parents tatoués sont beaucoup plus ouverts d’esprit. Ils acceptent mieux la différence.

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A ton sens pourquoi le tatouage visible se mérite?

Je ne suis personne pour dire aux gens que le tatouage se mérite et qu’il ne faut pas se tatouer les mains. Après dans la vie de tous les jours… Oui, il y a un processus dans le tatouage. Tant que tu n’as pas les bras tatoués, n’attaque pas le cou ou les mains. Quand je vois des petits jeunes qui ont les mains, le cou et les avant-bras tatoués alors qu’ils n’ont rien ailleurs, je trouve ça moyen. C’est facile d’avoir les mains tatouées, passe déjà par d’autres étapes.

J’ai commencé à me faire tatouer en 99 et à l’époque se faire tatouer les bras c’était quelque chose de radical. Maintenant c’est cool d’être tatoué alors qu’avant ça ne l’était pas et quand tu décidais d’être tatoué, tu portais ta croix. C’était une affirmation de soi. Je suis tatoué et j’assume.  La personne qui a un petit tatouage parce que c’est mode, j’ai envie de lui dire dégage. Après j’ai pas la volonté d’être super élitiste car après tout, tout le monde a le droit de se faire tatouer comme il le veut. Par contre ce que je vais pouvoir te reprocher, c’est la qualité de tes pièces. Est ce que tu cherches quelqu’un qui te fait un tattoo ou est ce que tu vas voir UN mec pour qu’il te tatoue ? Est ce que tu t’es donné les moyens d’avoir de belles pièces ?

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Je sais que tu ne crois pas non plus aux cover…

T’assumes tes conneries… Je n’en ai aucun, tous mes tatouages étaient réfléchis et j’en suis assez fier. Un tatouage ça s’assume.

Comme tu dis, le tatouage n’est pas une fin en soi. Alors est ce que tu redoutes le moment où tu ne pourras plus te faire tatouer ?

Peut être que le jour où je n’ai plus de place, je change de vie. Peut être qu’il sera temps de passer à autre chose et ça dans ma vie je l’ai déjà fait.

Entretien & Photos par Céline Aieta – Vidéo par Grégoire Dyer

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