Portrait n°6: Joey Ortega

 

Peux-tu te présenter?

Joey Ortega, 29 ans, d’Austin au Texas. Ma profession et plus ou moins ma vie,  le tatouage. Ca fait maintenant un peu plus de 10 ans que je tatoue et je n’ai pas l’intention de m’arrêter de si tôt. En dehors du tatouage je travaille sur tout un tas de projets, comme la peinture, le dessin, la construction de voitures anciennes, le design et la fabrication de bijoux. Trop de choses pour toutes être citées, j’ai beaucoup de projets sur le feu. J’ai récemment commencé à travailler sur un carnet de croquis où je développe des idées et des concepts plus personnels, ce qui me permet également de progresser sur des choses qui me tiennent à coeur. Ce projet est né du désir de recommencer à dessiner pour le plaisir, sans aucune direction des clients. Je me suis vite retrouvé à ne dessiner plus que pour les autres, donc j’ai décidé qu’il était temps de m’y remettre. Ca fait des années que les gens me demandent si je vais vendre mes carnets, donc quand je sentirais que j’ai assez de contenu, je prévois de publier un livre avec mes croquis, mes notes personnelles et une dernière partie qui montrera le passage du croquis au tatouage final.

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L’Oiseau Noir, ma ligne de bijoux et de sculptures a commencé en même temps que le projet du sketchbook. Je voulais juste un medium créatif qui ne soit pas le tatouage. Il s’agit principalement d’oiseaux et de crânes d’animaux, ornés de cuivre en filigrane de style baroque et de cristaux Swarovski. Ce sont à la fois des bijoux et des pièces d’art. C’est un projet divertissant pour moi et une manière différente de créer de l’art. Je pense qu’à ce jour ont a vendu dans 10 pays différents et à de nombreux collectionneurs. Mon épouse Cora Raveyn contribue également à l’Oiseau Noir avec ses propres créations. C’est un projet commun sur lequel on travaille de temps en temps et c’est ce qui donnent à nos pièces cette petite particularité.

De quelle manière as-tu mis un pied dans le tatouage?

Et bien, il y aurait beaucoup de choses à dire. J’ai découvert le tatouage à 17 ans via une amie qui faisait un apprentissage dans une boutique. Mon premier tatouage a été fait par le mec qui lui enseignait le tatouage. J’ai ensuite rencontré la piercer du shop qui m’a rapidement offert un apprentissage. J’ai décidé d’accepter son offre et c’est comme ça que les choses ont commencé. Peu de temps après elle quitta ce shop, pour aller dans ce qui allait devenir mon second shop. Là j’ai commencé à percer et à me faire payer pour dessiner pour les tatoueurs quand ils avaient trop de demandes. Personne ne m’a appris à tatouer, juste comment nettoyer les machines et les équipements, à dessiner et à préparer des calques. Dû à des problèmes internes liés à la boutique, je suis parti pour me retrouver dans mon troisième shop en moins d’un an. Dans ce shop ils n’étaient que deux, Chris et son apprenti. C’était tous les deux de jeunes tatoueurs qui n’exerçaient que depuis deux ou trois ans et qui bien sûr étaient toujours entrain d’apprendre. Quand j’ai commencé à y travailler comme piercer, Chris a regardé mes dessins et m’a dit que je devrais apprendre à tatouer. Il m’a donc proposé de m’apprendre ce qu’il savait et c’est comme ça que j’ai commencé à tatouer des gens. Il m’a appris à fabriquer des aiguilles et des machines et ce qu’il y avait à savoir sur les encres. Ce style traditionnel était une bonne base pour commencer.

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Après quelques mois à le regarder tatouer, il m’a finalement laissé tatouer pour la première fois et putain ce que je me suis planté! Je n’avais aucune idée de ce que je faisais. Après avoir fait quelques tatouages, Chris est parti en voyage et m’a dit que je pourrais tatouer mes potes en son absence. Je m’y suis mis et j’ai tatoué quelques amis sans vraiment savoir ce que je faisais. J’essayais vraiment de m’améliorer et d’apprendre en pratiquant. C’était dur mais j’ai tiré de nombreux enseignements de mes erreurs. Peu de temps après, on quitta ce shop pour KingPin et c’est là que j’ai vraiment commencé à tatouer en 2003. C’était prés d’une base militaire et grâce à ça j’ai eu beaucoup de clientèle de passage et de temps pour progresser et apprendre ce que je pouvais quand je le pouvais. Je ne dirais pas que c’était un apprentissage à proprement parlé ou un apprentissage tout court mais c’était un début. Et je suis très reconnaissant que Chris m’ait permis de démarrer!

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Peux-tu me raconter comment tu as rencontré la famille Leu?

Il y a quelques années de ça, il y a environ 5 ans. Après avoir travaillé à la convention d’Evian, je me suis rendu à Lausanne, à la boutique de la famille Leu pour rencontrer Filip. Je me souviens y être allé tôt dans la journée, il n’y avait pas grand monde. Il travaillait et j’ai commencé à me renseigner auprès de Titine pour savoir comment fixer un rendez-vous. Quand il nous a entendu, il est venu et on a commencé à discuter de mon projet. Je lui ai expliqué ce que je voulais et il m’a répondu d’écrire au shop et qu’ils me répondraient. A ce moment là j’ai compris qu’il faudrait être patient et je m’y étais préparé. J’ai donc écrit au shop et bien entendu je n’ai jamais eu de leurs nouvelles. Il faut dire qu’ils ont énormément de demandes et qu’ils reçoivent beaucoup d’emails. Mais j’étais déterminé à avoir un tatouage de Filip. Je me suis de nouveau rendu au shop deux ou trois fois durant mes passages en Europe pour leur faire savoir que j’étais sérieux. Et finalement en 2010, j’ai pu avoir un rendez-vous pour commençer avec lui en 2011. On a attaqué avec ma cuisse droite. On a tatoué quasiment tout l’avant et le côté avec un aigle royal tenant un serpant à sonnette. Au deuxième rendez-vous on a plannifié tout le projet pour mon dos, fesses et arrières de cuisses et des dates pour commencer.

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Qu’est ce qui t’a attiré vers le travail de Filip?

A l’époque où je perçais et que je commençais à apprendre le tattoo avec Chris j’ai découvert le livre « The Leu’s Family Iron ». Le contenu me fascinait et j’étais impressionné par le travail de Filip, ses grandes compositons et la manière dont elles s’adaptaient aux mouvements et aux formes du corps. Les couleurs, les compositions, tout ce qui constituait ses tatouages était incroyable, je ne pensais jamais que je serais capable de faire quelque chose de comparable. Même si c’était plutôt du traditionnel que j’apprenais à l’époque, j’ai toujours trouvé son travail intéressant. Donc quand j’ai commencé à venir en Europe en 2007 et à agrandir ma collection de tatouages, j’ai décidé de voir si je pouvais me faire tatouer par lui, ne serait que pour voir si c’était possible. Une fois que j’ai réalisé que ça l’était, je me suis fixé comme objectif un dos complet.

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Pourrais-tu me raconter de quelle manière Filip et toi avaient conçu ton dos? Je sais qu’il s’agit d’une collaboration.  

Mon dos est un large motif japonais d’un kitsune portant un kimono, avec des nuages, du feu et des chrysanthèmes en arrière plan. J’ai choisi cette imagerie pour la simple raison que j’aime ce folklore et que je trouve le sujet en lui même très beau. Honnêtement, c’était mon idée. Le sujet, les bases de la composition, c’était des choses que j’avais déjà en tête. Quand Filip travaillait sur ma cuisse droite, on a discuté de mes idées pour mon dos, on s’est assis et j’ai dessiné un croquis. Puis il m’a dit de continuer à y réfléchir et que je lui envoie un mail avec toutes les références. Donc l’idée générale était la mienne mais Filip a ajouté sa touche avec son style graphique et la manière dont il l’a tatoué. Jusque là nous avons fait 11 séances, soit approximativement 30 heures de travail. Il me reste encore 4 séances pour terminer la pièce.

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De quelle manière Filip Leu a influencé et inspiré ton travail en tant que tatoueur?

Beaucoup de tatoueurs diront évidemment que le travail de Filip a été une source d’inspiration. Si tu es tatoueur, à moins d’avoir vécu dans une grotte ces trente dernières années, tu connais forcément son nom et son travail. Filip et la famille Leu ont été une grande source d’inspiration pour moi et le fait de m’être fait tatouer par lui a grandement changé mon approche du tattoo, d’à peu prés toutes les manières qui soit. Il est bienveillant et toujours heureux de donner un avis critique. Donc à chaque fois que je viens me faire tatouer, il regarde les tatouages que j’ai précédemment réalisé ainsi que mes croquis pour les projets à venir. Ce que j’ai appris de lui a grandement influencé mon approche et la manière dont je compose un tatouage à grande échelle. Des choses comme la composition, la façon dont le dessin s’adapte aux formes du corps, jusqu’aux détails que j’utilise dans une pièce. Egalement m’assurer que mes tatouages aient des contours et une silhouette bien marquée. C’est très important pour l’esthétique d’un tatouage mais également pour la manière dont il vieillira, quelque soit sa taille. Franchement je ne peux même pas expliquer à quel point j’ai grandi en tant que tatoueur ces cinq dernières années grâce au temps que j’ai passé au shop avec la Famille Leu. Ce sont vraiment des gens géniaux et je suis très reconnaissant de l’amitié que nous avons.

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Est-ce que le fait d’être tatoueur a influé sur le fait d’être massivement tatoué ainsi que sur le choix de tes artistes?

En tant que tatoueur je pense que nous devrions être massivement tatoué. De cette manière tu peux être dans l’empathie avec ton client et sincérement comprendre la douleur que tu infliges quotidiennement. Je ne suis pas dans une quête de recouvrir chaque parcelle de mon corps. Si ça arrive c’est cool, mais si ce n’est pas le cas, je serais très content de la couverture déjà importante que j’ai sur le corps. Et je n’ai pas besoin de donner un sens particulier à mes tatouages autre que leur valeur esthétique. Je pense aussi qu’en tant que tatoueur, se faire tatouer par un autre tatoueur est une manière de montrer sa reconnaissance au tatouage. En donnant de l’argent à un de mes pairs, je le soutien et je lui montre mon appréciation pour le temps et l’effort qu’il ou elle a mis dans le tatouage qu’il m’a fait.  Il en va de même pour l’art ou les produits fabriqués spécifiquement par des tatoueurs. Je préfère soutenir quelqu’un de mon corps de métier plutôt que de donner de l’argent à quelqu’un que je ne connais pas ou à une entreprise. J’aime me faire tatouer par des tatoueurs dont je respecte le travail ou que j’admire. J’aime aussi garder un souvenir et retirer une bonne expérience d’un tatouage, donc la dernière chose qui me viendrait à l’esprit, c’est d’aller me faire tatouer par un connard. Je construis sur mon corps une collection de tatouage, donc je recherche un travail artistiquement et techniquement impeccable. Etre tatoueur m’a permis de discerner si le travail d’un tatoueur est techniquement bon.

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As-tu déjà ressenti une connexion avec l’un des tes clients grâce au tatouage?

Le tatouage est très intime. Tu passes beaucoup de temps avec de nombreux clients. Ca peut être une petite séance ou plusieurs longues séances mais à la fin tu auras quoi qu’il arrive établi un lien avec ton client. Je pense que cette relation née de l’acte physique du tatouage et de l’expérience que tu vis avec le client. Beaucoup de personnes se font tatouer pour se rémémorer de bons ou de mauvais souvenirs et chaque histoire est unique. Après avoir tatoué quelqu’un, tu as d’une certaine manière changé sa vie et avec un peu de chance, si tu as bien fait ton boulot, tu l’as fait d’une manière positive en lui donnant une raison d’être content. Je pense que les tatouages les plus durs à faire sont les tatouages commémoratifs pour ma famille ou des amis proches, qui rendent hommage à des êtres chers que l’on a perdu. Quand tu as connu la personne décédée, ça te rappel à quel point la vie est courte et fragile. Donc en gardant ça à l’esprit je fais en sorte que chaque moment dans mon travail compte, d’être constamment une personne positive, d’avancer dans chaque aspect de ma vie et de grandir autant que possible.

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La pièce que tu as fait sur ton épouse Cora est sûrement l’une de tes meilleures. Est-ce que la pression que tu as ressenti en la tatouant a influé sur ton travail?

Tatouer c’est quelque chose de stressant, c’est gratifiant et ça peut également être décevant. Quand tu commences tu as toujours peur de bousiller le tatouage de quelqu’un. Quand tu grandis et que tu t’améliores, tu deviens plus confiant et ce stress se dissipe. Mais c’est toujours là. Je pense qu’on se pressurise beaucoup et on reçoit même le stress du client par le biais de la douleur. C’est encore pire quand on tatoue des amis ou les personnes avec qui on partage sa vie. Quand j’ai tatoué ma femme c’était hyper stressant. Je dois voir son tatouage tous les jours et quand tu commences le projet, tu te mets la pression… Je dois dessiner du mieux que je peux… Ca doit être techniquement bien tatoué… Est ce que j’aimerais la composition ou l’idée du tatoueur plus tard? Elle m’a stressé pendant 9 mois pour le faire, pendant que j’essayais de repousser l’échéance le plus possible, juste pour avoir le temps de travailler sur des esquisses et des idées avec lesquelles je sois vraiment satisfait et même maintenant je trouve des petites choses à critiquer. Si tu demandes à n’importe quel tatoueur, beaucoup te diront que c’est très stressant de tatouer sa moitié pour un grand nombre de raisons. Mais ça vient principalement de la pression que tu t’imposes en voulant lui offrir le meilleur de toi même parce que tu vas devoir voir ce tatouage tous les jours et finir par le critiquer tous les jours…

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Comment perçois-tu l’évolution du tatouage entre maintenant et l’époque où tu as commencé?

D’un point de vue stylistique le tatouage est devenu vraiment technique, avec beaucoup de tatoueurs incorporant un style de plus en plus raffiné et illustratif à leur travail. Il y a eu pas mal de révolutions dans le tatouage. Actuellement les gens essayent des choses que beaucoup d’artistes ont essayé à la fin des années 90 et au début des années 2000, avec le réalisme couleur et le new school notamment. Le tatouage illustratif s’est également développé. La différence c’est qu’il y a de plus en plus de personnes qui arrivent dans le tatouage avec un background artistique et qui ont reçu un apprentissage classique en tatouage et ça ça a sacrément fait monter le niveau. Le tatouage est aussi plus accepté que quand j’ai commencé en 2003. C’est devenu plus populaire notamment avec tous les programmes de télé réalité. Ca a aidé et à la fois abîmé le tatouage, mais je dis toujours que c’est à double tranchant. Plus de gens veulent se faire tatouer et trouvent le tatouage socialement acceptable mais il y aussi beaucoup plus de gens qui essayent de devenir tatoueur et qui le font de la mauvaise manière. Je te jure que pour un bon tatoueur professionnel, tu en trouveras 20 vraiment pourris, qui tatouent chez eux ou depuis leur camping car et qui essayent de profiter de la popularité du tatouage et de se faire de l’argent facile en donnant à des clients anonymes des sous-tatouages. Je suis content de voir que le tatouage devient plus populaire mais certains aspects de l’industrie ainsi que la manière dont c’était perçu à l’époque me manquent.

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Pourrais-tu me parler de l’engagement intrinsèque à ton métier?

Et bien je dirais qu’à ce stade n’importe quel idiot peut être tatoueur. Tu sais, n’importe qui peut mettre une marque sur la peau. Mais je pense que si tu veux vraiment devenir un bon tatoueur, c’est beaucoup d’engagement. Ce n’est pas facile… Cela prend une grande partie de ta vie et de ton temps libre et même de tes pensées. C’est un combat permanent pour continuellement grandir et toujours t’améliorer. C’est un peu comme courir après quelque chose que tu n’obtiendras jamais. Donc en attendant, tu continues à avancer jusqu’à ce que tu ne puisses plus physiquement tatouer et avec un peu de chance, d’ici là, tu auras produit un travail dont tu es fier et qui a rendu heureux beaucoup de clients. Avoir le respect de mes pairs est ce qui compte le plus à mes yeux. Je n’ai pas besoin d’être connu sur internet ou Instagram ou n’importe quel réseau social. C’est superficiel. Savoir que mes pairs apprécient regarder mon travail et que peut être ça les inspire et que mes clients sont contents, à la fin de la journée c’est la meilleure récompense. Le tatouage demeure un service. Oui, on fait de l’art pour les gens mais ça reste une prestation de service. Si je peux rendre tous mes clients heureux avec mon travail, alors tout l’investissement personnel que j’aurais fourni afin de donner le meilleur de moi même sera récompensé. C’est un engagement de vie à long terme pour beaucoup de tatoueurs, de toujours produire, de toujours grandir et avancer de toutes les manières qui soit dans son travail…

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Joey Ortega sera présent au prochain Mondial du Tatouage les 7, 8 et 9 mars 2014, puis en guest chez Mystery Tattoo Club à Paris.

Entretien, traduction et photos par Céline Aieta – Vidéo par Grégoire Dyer

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