Portrait n°5: Danny Woodruff

Peux-tu te présenter?

Je m’appelle Danny Woodruff, j’ai 26 ans et je viens de Lincoln en Angleterre. Je travaille actuellement comme chercheur à l’Université de Bordeaux, où je m’intéresse au magnétisme moléculaire. En dehors du tatouage, je me passionne pour la science et la lecture. J’adore lire des romans de science fiction et tout ce qui a trait à l’histoire du tatouage. Je suis obsédé par la science depuis mon enfance. Ce qui me plait c’est de découvrir l’origine des choses et leur fonctionnement. La science est de loin la chose la plus impressionnante qu’il m’ait été donné de rencontrer. J’ai été en premier lieu attiré par la chimie comme le sont les chimistes par les couleurs vives et les explosions. Après l’avoir étudié pendant sept ans et poursuivi des travaux de recherche, mon amour pour la chimie n’a cessé d’augmenter. Etre chercheur me permet de créer, tout en me donnant l’opportunité de comprendre les aspects fondamentaux de l’univers. J’aime faire des choses qui relèvent de l’inconnu, tout en faisant progrésser mes connaissances et je l’espère celle des autres, à propos du monde qui nous entoure.

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Comment en es-tu venu au tatouage?

Ce qui m’a frappé en premier lieu, c’est vraiment leur aspect visuel. Quand j’étais plus jeune je n’étais pas capable de faire la difference entre un bon et un mauvais tatouage, je les trouvais simplement géniaux. Plus tard, j’ai commencé à voir la force qu’il pouvait y avoir derrière les symboles que portaient les gens et à assimiler le tatouage à une armure. Je pense que ce qui a éveillé ma curiosité, c’est l’aspect plus mystérieux et underground qu’avait le tatouage à ce moment là. Ca m’a pris beaucoup de temps avant de faire ma première pièce mais une fois cette étape passée, j’ai commencé à voir le tatouage d’une manière différente. De mon point de vue, il permet à la fois de contrôler l’aspect de son corps mais aussi de dissimuler les parties de soi même que l’on ne souhaite pas dévoiler aux autres et c’est vraiment quelque chose qui m’a attiré.

J’ai décidé de sauter le pas et de faire mon premier tatouage juste après mes 21 ans. En me reveillant après la soirée, j’ai réalisé que je n’avais pas fait la moitié des choses que je voulais faire. A cette époque je ne me sentais pas bien dans ma peau et j’ai vu le tatouage comme une manière de contrôler et d’améliorer mon apparence. J’avais quelques idées en tête mais rien de bien sûr, puis j’ai opté pour l’alphabet grec sur le haut de mon bras gauche car on l’utilise beaucoup en science. Je n’ai pas fait de recherches particulières et j’ai fini par me retrouver dans un salon tenu par des Hells Angels. L’artiste qui travaillait là bas, Jean-Paul, m’a fait asseoir puis après une courte discussion a commençé. C’était une bonne expérience et je dirais que c’était conforme à l’idée que je m’en faisait. C’était effrayant et excitant, tout en étant plaisant. Après ça, j’étais accro.

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Pourrais- tu me parler de l’histoire derrière Frith Street ?

J’ai découvert Frith Street complètement par hasard. Un ami avait rendez-vous là bas pour discuter de son projet et j’ai décidé de l’accompagner. J’ai regardé quelques portfolios et j’ai trouvé que le shop était cool mais je n’ai rien fait durant les mois qui ont suivi. Cet ami a commencé à se faire tatouer par Stewart Robson et quand j’ai vu à quel point ses tatouages étaient beaux, j’ai décidé de prendre rendez-vous et de faire un navire avec une pieuvre sur l’extérieur de mon bras droit. On a fait les tracés juste avant que je parte en voyage en Inde, en Chine et en Thaïlande, où j’ai d’ailleurs eu beaucoup de compliments, même s’il ne s’agissait que de traçés. Quand je suis revenu, on a fait la couleur en une séance de 6 heures, ce qui est très cool. J’ai tout de suite pris un autre rendez-vous pour faire l’intérieur de mon bras ainsi que mon torse. Je n’ai jamais cessé de me faire tatouer à Frith Street depuis.

En plus d’être tatoué par Stewart, j’ai également eu la chance de me faire tatouer par Valerie Vargas, Todd Noble, Brad Fink, Chad Koeplinger, Seth Cifferi, Frank Carter, Jordan Teear et Steve Boltz à Frith Street. Ils m’ont aussi introduit auprès d’un grand nombre d’artistes et j’ai pu me faire tatouer par Greg Christian, Nick Rodin et Cody Miller au Mondial du Tatouage ainsi que par Stewart et Valerie.

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Stewart Robson a réalisé la plupart de tes pièces. Qu’est ce qui t’a particulièrement attiré vers son travail?

Stewart Robson a fait le haut de mon bras droit, mon buste, mon dos, mes deux genoux et l’arrière de ma cuisse droite. J’ai vraiment confiance en Stewart et je trouve son travail incroyable. Pour tous les tatouages qu’on a fait ensemble, je n’ai apporté aucune référence, je lui ai simplement donné une idée et il a toujours assuré. J’aime beaucoup me faire tatouer par Stewart car on discute toujours de plein de choses, notamment de mon travail. Il me charrie beaucoup là dessus en disant que je tente de créer les terminators (rire).

J’ai choisi Stewart pour la majorité de mes tatouages parce que j’ai vu à quel point son style était versatile et la passion qu’il a non seulement pour le tatouage mais aussi avec quel perfectionnisme il conçoit ses pièces. C’est quelque chose dans lequel je me suis retrouvé car j’ai la même approche dans mon travail. On a un sens de l’humour très similaire et il a influencé beaucoup de mes vues et perceptions sur le tatouage. Pour moi une des choses les plus importantes, c’est de mériter ses tatouages visibles comme les mains ou le cou. Je doute qu’un jour je tatouerais mes avant-bras, mes mains ou mon cou mais c’est quelque chose dont moi et Stewart parlons beaucoup.

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J’ai aussi été incroyablement chanceux de l’aider avec l’un de ses documentaires “FST: On The Shoulders Of Giants”, qui m’a ouvert les yeux sur une autre facette de Frith Street. J’ai également beaucoup appris sur les personnalités des tatoueurs qu’il a interviewé, au point de me faire tatouer par l’un d’entre eux. J’ai découvert l’histoire de Frith Street (que vous verrez certainement dans le film), mais aussi à quel point ils travaillent dur et les sacrifices qu’ils ont dû faire pour arriver là où il en sont aujourd’hui. Je suis très reconnaissant pour les tatouages que Stewart et tous les artistes à Frith Street ont réalisés sur moi et j’ai beaucoup de chance de pouvoir me faire tatouer aussi souvent que je le fais à Frith Street

Je trouve l’idée de mériter ses tatouages visibles très intéressante, pourrais-tu m’en dire plus à ce sujet?

Je pense que les tatouages visibles ne sont pas pour tout le monde. Du fait de mon métier je ne peux pas vraiment avoir de tatouages visibles donc je m’impose comme limite de ne tatouer ni les mains, ni le cou, ni le visage. Je pense qu’à terme je ferais les avant-bras et les mains mais pas avant d’avoir intégralement recouvert le reste de mon corps et que je sois dans une situation professionnelle qui me le permette. Je me suis toujours souvenu de ce que m’a dit un tatoueur “Les gens n’ont pas besoin de tatouages visibles” et je suis d’accord avec lui. Je veux pouvoir accéder aux tatouages visibles une fois que j’aurais tatoué tous les endroits difficiles de mon corps. C’est une sorte de récompense pour avoir fait tout le reste.  Je n’ai pas de problèmes avec les gens ayant des tatouages visibles mais je pense vraiment que les anciens tatoueurs avaient raison, pas de tatouage sur les mains ou le cou sauf si ce sont les derniers endroits de libre.

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Quelles sont tes inspirations? Et qu’est ce que tu aimes particulièrement dans le style traditionnel?

Pour mes tatouages je m’inspire de tout ce qui m’entoure. J’aime beaucoup l’imagerie traditionnelle mais je regarde énormément ce qui se fait en général. J’ai des tatouages qui proviennent directement de planches de flash mais j’en ai aussi auxquels j’ai réfléchi plus longuement. Je n’ai pas de référence spécifique pour trouver l’inspiration mais si je vois une image qui fait écho en moi alors c’est quelque chose que j’envisage pour un tatouage.

J’aime vraiment les couleurs vives et les traits bien marqués des tatouages old school. Pour moi ils ressemblent à des tatouages et continueront de ressembler à des tatouages après 40 ou 50 ans. J’aime aussi à quel point ils peuvent être puissant quand on les voit de loin et simple en apparence à dessiner, alors qu’ils requièrent en fait beaucoup de dextérité. J’aime les autres styles de tatouage et plus j’en vois, plus je réalise à quel point chaque style a une force singulière. J’aime de plus en plus le japonais traditionnel et j’espère pouvoir faire plus de pièces de ce type.

Est-ce que le bodysuit était ton postulat de départ?

Je n’ai jamais vraiment envisagé de me tatouer intégralement. Je pense d’ailleurs que je ne suis pas si tatoué que ça. Après m’être fait tatouer par Stewart, j’ai réalisé à quel point les tatouages couleur étaient incroyables et j’ai simplement continué à ajouter des pièces. Une fois mon torse tatoué, mon ventre me semblait vide, donc je l’ai tatoué. Une fois mon buste terminé, j’ai trouvé que mon dos était vide, donc j’ai décidé de me le faire tatouer également. Puis ça s’est étendu aux jambes et aux pieds. C’est marrant parce que je ne vois pas mes tatouages. J’ai tendance à ne voir que les espaces blancs entre eux.

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Pourrais-tu développer l’idée de puissance et de magie que renferment les tatouages?

Cet aspect magique du tatouage vient du fait qu’historiquement beaucoup de tribus se tatouent pour de nombreuses raisons.  Aussi je pense que chaque tatouage, peu importe s’il est mal fait peut renfermer un certain pouvoir pour son détenteur. C’est ce que j’aime dans les tatouages traditionnels. Ils renferment beaucoup de force et pas seulement l’imagerie mais la manière dont ils bougent avec le corps. Ils agissent comme des talismans et c’est quelque chose que j’adore. Le tatouage est un art ancien et il renferme et renfermera toujours beaucoup de pouvoir.

Qu’est ce qu’être tatoué a changé pour toi? Tes tatouages ont-ils changé la perception que tu as de ton corps?

Le changement majeur que mes tatouages m’ont procuré, c’est une plus grande confiance en moi. Ils ont changé drastiquement la manière dont je perçois mon corps et m’ont rendu plus épanoui. Avant je ne me regardais jamais dans le mirroir, même pour me brosser les dents. Je me sens beaucoup plus heureux et confiant. Je me trouve aussi plus attirant, même si ce n’est probablement pas le cas, mais tant que c’est ce que je ressens, je suis heureux.

Me faire tatouer m’a ouvert sur de nouvelles expériences et m’a permis de rencontrer des gens que je n’aurais sûrement pas rencontrer en temps normal. Ca m’a aussi forcé à me débarasser de ma timidité en faisant des choses que je ne me serais pas senti de faire avant, parce que les gens viennent régulièrement me poser des questions sur mes tatouages, ce qui était notamment le cas en Asie. Il y a eu quelques aspects négatifs, comme des personnes me regardant avec effroi dans les transports en commun, notamment quand je porte des shorts. Cependant je trouve que ce n’est pas un lourd tribut, comparativement à ce que mes tatouages m’apportent.

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De quelle manière cela a-t-il impacté tes interactions sociales?

Je ne montre pas beaucoup mes tatouages à moins d’être avec mes amis. De manière générale mes tatouages m’ont rendu plus positif et confiant. On me dit souvent que je ne ressemble pas à quelqu’un de tatoué. Je pense que c’est une bonne chose car au moins je ne suis pas continuellement jugé pour mes tatouages, même s’ils représentent une grande partie de moi-même. Etre tatoué m’a aussi poussé à avoir des interactions que je n’aurais peut être pas eu en temps normal. Grâce à eux j’ai pu m’impliquer dans cet incroyable univers qu’est le tatouage, donc je suis très reconnaissant.

Comment expliquerais-tu le caractère addictif du tatouage?

Je pense qu’au départ je ressentais un réel besoin de me faire tatouer. Maintenant c’est plus un désir qu’un besoin. Je réalise que je me suis beaucoup fait tatouer en peu de temps et je suppose que ce processus est addictif. Je pense qu’une fois que certaines personnes ont réalisés le contrôle qu’elles peuvent avoir sur leur propre corps et leur image, cela peut devenir une obsession. Se faire tatouer n’est pas toujours une partie de plaisir mais en ce qui me concerne, le résultat qui en découle a toujours été excellent. Aussi, plus je me fait tatouer plus j’ai envie de me faire tatouer. Je me rapproche de plus en plus d’un bodysuit, chose que j’ai toujours voulu atteindre. J’espère juste qu’une fois que j’aurais atteint cet objectif, je serais content d’arrêter de me faire tatouer.

Selon toi quel rôle joue la douleur?

Je pense que la douleur qui découle du tatouage lui donne de la valeur. Ce n’est pas seulement le fait d’avoir sur soi une image pour le restant de ses jours, mais le fait d’avoir été capable d’endurer je ne sais combien d’heures de souffrance pour l’obtenir.

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Qu’est ce qui finalement te décomplexe face à la permanence du tatouage?

Avant de commencer à me faire tatouer, j’avais un peu d’appréhension quant à la permanence, du coup je pensais que chaque tatouage devait avoir une signification bien particulière et être vraiment réfléchi. Après mon premier tatouage, j’ai réalisé que même si c’était un gros engagement et que je pourrais peut être le regretter, le plus important était de profiter de l’instant présent. Depuis cette première expérience, j’ai arrêté de me focaliser sur la signification au profit de l’esthétique. Si j’aime une image et que j’ai envie de me la faire tatouer, je n’ai pas besoin de trouver une signification, je prends simplement rendez-vous. Ce qui ne veut pas dire que je ne réfléchie pas à ce que je souhaite me faire tatouer mais pour moi ça n’a pas d’importance que ce soit permanent. J’adore le fait que mes tatouages seront avec moi jusqu’à ma mort. J’ai de mauvais tatouages mais je ne les regrette pas, je les trouvais bien au moment où je les ai fait et ils me rappellent cette époque.

Quelle a été la réaction de tes proches quand ils ont découvert tes tatouages?

La réaction des mes parents a été mi-figue mi-raisin. Je ne pense pas qu’ils aient été choqué parce qu’ils savaient déjà que j’avais des tatouages. Je me souviens qu’ils aient dit trouver l’imagerie vraiment incroyable, ils auraient juste espéré que ce ne soit pas sur ma peau. Maintenant ils sont ok avec ça, bien qu’ils n’en reviennent toujours pas du nombre que je possède.

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Comment te vois-tu vieillir avec tes tatouages?

Je n’ai jamais vraiment pensé à ça. Je prends bien soin d’eux et j’utilise toujours l’indice de crème solaire le plus fort. Aucun de mes tatouages n’a de lignes fines ou trop de détail donc je pense qu’ils résisteront assez bien au temps. Les tatouages que j’ai fait il y a cinq ans sont tels qu’ils étaient quand je les ai eu en premier lieu. Je pense que le fait d’avoir une peau très pâle les aide à rester luminieux.

Des regrets?

Je n’ai aucun regret quand il s’agit de mes tatouages. Personnellement, je ne crois pas aux cover et je pense que même si un tatouage ne te plaît pas, tu vivras suffisamment longtemps avec pour l’accepter et peut être même l’aimer.

Pourrais-tu nous recommander quelques ouvrages sur l’histoire du tatouage?

Je recommanderais tous les ouvrages des éditions Hardy Marks. Ils ont fait d’incroyables bouquins qui, selon moi, ont été vitaux pour le tatouage. Je recommanderais aussi les livres de Yellow Beak Press, une maison d’édition relativement récente et les livres édités par Solid State Books. Il y’en a trop pour tous les citer mais mes ouvrages de référence sont Tattoo Times, Milton H Zeis: Tattooing As You Like It et Stoney Knows How.

Ton plus grand rêve?

Mon plus grand rêve serait de gagner le prix Nobel de chimie et de fonder une famille. Pour le moment je suis heureux d’avoir autour de moi des gens qui m’aiment et me soutiennent et je suis reconnaissant de ce qu’ils font pour moi.

Entretien, traduction et photos par Céline Aieta – Vidéo par Grégoire Dyer

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