Portrait n°4: Julien Roze

Peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Julien, j’ai 27 ans et je viens de Bordeaux. Je suis responsable de la sécurité incendie pour une radio parisienne. Je fais aussi partie d’un groupe, où je joue de la guitare basse. On fait des reprises de classiques Punk, Mods, Skin et Psychobilly, revisités en français et entonnés par une voix féminine. On joue avant tout pour nous ou pour les potes, sans prétention. On s’éclate vraiment et c’est bien là le principal. J’aime la musique des années 30 à 70, ça va du Swing au Punk en passant par le Blues, la Northern Soul et le Shoegaze.

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Je m’intéresse aussi aux mouvements des jeunes prolos impactés par ce genre de musique. Après la guerre, une partie de la jeunesse occidentale s’est affranchie de l’establishment et de la morale bourgeoise.  Tout cela a était porté par la musique, notamment par le rock’n’roll et vice versa. Il y avait une certaine fureur de vivre, une envie de liberté ou simplement de tout envoyer chier. Quand tu vois les gros titres des journaux de l’époque, cela concernait juste des bastons de comptoir, des salles de concert retournées, des équipées sauvages… C’était pas bien méchant, y’avait une certaine innocence. Ça donne l’impression que c’était surtout des gamins qui cherchaient le frisson des grands soirs et forcément t’as envie de t’identifier à ça.

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Comment en es-tu venu au tatouage ?

Disons que cet art est très présent dans les sous-cultures urbaines dans lesquelles j’ai toujours baigné. Me faire tatouer était dans la continuité de ce que je suis. Malgré l’importance de l’esthétisme, ce critère reste pour moi purement secondaire, le principal étant la symbolique. Cet aspect « roman photo » d’une vie bien souvent écorchée vive. J’ai une affection toute particulière pour les tatouages de vieux marins, bagnards, bidasses, putains, loubards, âmes égarées et vies foireuses en tout genre. Je trouve qu’un tattoo dégueu, délavé par le temps, sur une sale gueule usée, a plus de sens qu’une pièce propre techniquement mais néanmoins aseptisée. C’est avant tout un moyen de dire merde, d’exprimer son amour, sa haine, c’est une histoire tout simplement. Le tatouage pour moi c’est comme un cri …

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Que retires-tu de ta première expérience ?

C’était inoubliable ! C’était un artiste et ami, Gravier, qui exerce maintenant au Québec et qui se faisait à l’époque la main sur ses camarades. Nous étions à Montpellier, nous avons fait ça sur le canapé d’une amie, en écoutant Toots and The Maytals.  Je me posais pas mal de questions sur le ressenti et la douleur, je n’étais pas très rassuré mais je trépidais d’impatience. Je n’oublierais jamais la sensation étrange que procure l’aiguille pour la première fois. Une fois terminé, tu te dis « ça y’est, je l’ai fait ». J’ai commencé par recouvrir mon bras gauche puis mes mollets avec du old school. Ils symbolisent pour moi le refus de l’ordre établi, le grand large, la liberté, ma ville natale, mes vices, mes peines et mes amours.

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Peux-tu me parler de ta rencontre avec Mikaël De Poissy ?

Je savais qu’il excellait dans le style que je cherchais, les “bondieuseries” comme il les nomme. Je me suis rendu à son shop pour lui exposer mes projets. Il a tout de suite compris ce que je voulais exprimer sur ma peau, nous étions sur la même longueur d’onde. Puis j’ai senti qu’on s’entendrait bien en dehors du tatouage car on a pas mal de points en commun. On peut passer une séance entière à discuter de trucs profonds, comme de futilités, ou bien se mater Conan le Barbare (véridique). C’est un mec qui sait d’où il vient et où il va, j’apprécie.

On a commencé par mon bras droit, où se superposent des statues gréco-romaines et celtes, entremêlés dans des éléments végétaux. Ces statues expriment à la fois la fierté guerrière, l’audace et la sagesse mais aussi la mélancolie et le romantisme. Quant au fond floral, il rappelle que l’Homme a la nature pour socle. Cette pièce symbolise les racines de l’Europe prométhéenne auquel j’ai voulu rendre hommage.

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Mes deux cuisses sont un peu de cet acabit, mais l’expriment de manière plus légère. Il s’agit d’un sanglier et d’un coq, avec les inscriptions « coriace » et « fier », une référence à des traits de caractère bien français.

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Mon buste quant à lui, est un portrait d’un illustre bourreau français : Anatole Deibler. Le portrait est surmonté d’une guillotine, d’oiseaux et de fleurs. On y retrouve l’inscription « Dieu et nous seuls pouvons », la devise des exécuteurs des hautes œuvres, seuls habilités à donner la mort sans que cela soit considéré comme un crime. Ce personnage sombre et froid, ainsi que son métier me fascinent. Il demeure le bourreau français le plus célèbre, reconnu pour son professionnalisme, avec 395 têtes à son actif. Etre amant de la veuve était visiblement une histoire de famille car le grand Anatole descend d’une lignée de bourreaux. Ce qui est intéressant c’est qu’il est contemporain d’une époque où la peine de mort par décapitation, une pratique typiquement française et publique, était encore présente dans une société moderne. A cela s’ajoute le sensationnalisme des médias qui le rendit célèbre, le contexte de volonté sécuritaire de l’époque, suite aux méfaits du Gang des Apaches ou de la bande à Bonnot.  Cela ne devait pas être évident d’être la main de la justice,  il fallait porter le fardeau des morts sur la conscience dans un tissu social très catholique. L’ironie du sort, c’est qu’il est devenu une sorte d’icône pour les voyous et bagnards. Certains n’hésitaient pas à le tourner en dérision et se tatouer en son honneur « Mon cœur à ma mère, ma tête à Deibler».

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Tu es plutôt du genre loyal avec tes artistes…

C’est vraiment le feeling qui prime. Gravier était un ami, donc cela avait tout son sens. Mikaël de Poissy l’est devenu. Je marche à l’affectif et pour l’instant cela me réussi bien. Après tout le tatouage c’est aussi une relation humaine. Je ne donne pas ma peau à n’importe qui.

Il y a un engagement personnel très fort dans ta démarche. Qu’est ce que tes tatouages te procurent?

C’est une expression visuelle et artistique de ce qui te caractérise. Cela me procure une certaine satisfaction d’avoir les stigmates de mon identité encrés pour l’éternité. De plus je trouve un certain plaisir à rompre avec les codes conventionnels de la société.

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Que penses-tu du supposé caractère addictif du tatouage ?

C’est par période, là je me calme un peu, je m’impose des limites. Mais sinon, c’est vraiment obsessionnel effectivement. En fait, j’ai toujours été attiré par l’esthétique des gens massivement tatoués. Il n’y a que le visage que je souhaite garder neutre. Je m’arrêterais lorsque je n’aurais plus de place, que je n’aurais plus rien à raconter ou à vivre.

Quel rôle joue la douleur dans le processus créatif ?

Je ne prends pas de plaisir particulier à souffrir mais je pense que cette douleur est nécessaire. Je considère cela comme une épreuve. Puis j’ai envie de dire un tatouage ça se mérite.

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Qu’est ce qui fait que tu n’as pas peur de l’aspect irréversible?

C’est justement l’aspect éternel qui confère ce charme au tatouage. Mes tatouages seront de bon compagnons de route jusqu’au cercueil.

Est-ce que le tatouage a transformé la vision que tu as de ton corps ?

Oui, tu te redécouvres. C’est vraiment particulier car après chaque pièce ton corps a évolué mais en même temps c’est dans la continuité de ce que tu es.

Qu’est-ce que cela a changé dans tes interactions sociales ?

Cela ne concerne pas que les regards à ton égard, ça impacte aussi tes relations sociales, la manière dont les gens t’abordent. C’est paradoxal car ça peut aussi bien faciliter le dialogue et attirer certaines sympathies, que mettre un fossé entre toi et certains individus septiques. C’est une démarche personnelle, donc je ne suis pas dans l’optique de vanter les bienfaits du tatouage face aux incompréhensions. La tendance va cependant vers la démocratisation avec ses bons et ses mauvais points. D’un côté, ça permet l’émergence de nouveaux artistes et ça évite d’être marginalisé à outrance, mais d’un autre côté ça attenue le côté transgressif du tatouage.

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Quelle a été la réaction de tes proches quand tu as commencé à être de plus en plus tatoué ?

Plutôt bonne finalement. Il valait mieux, vu ma détermination. Comme tout le monde, ma mère n’a pas apprécié mais elle s’y est vite accommodée. Pour le reste, mes amis et moi avons les mêmes repères culturels. Donc ça aide …

Comment sont acceptés tes tatouages au sein de ton environnement professionnel ? 

Evoluant dans un milieu professionnel très conventionnel, je dois cacher mes tatouages. Les manches longues et les cols fermés sont donc de rigueur. Cela ne me gêne pas outre mesure, dans le sens où mes tatouages sont un reflet de moi-même et non l’inverse. Je peux vivre en les dissimulant.  Ce qui est assez drôle, c’est de voir la stupéfaction de mes collègues lorsqu’ils me voient en civil. Je dirais que le seul point dérangeant, c’est la pression sociale, qui fait qu’on s’autocensure par peur que cela constitue un frein à sa carrière professionnelle. Je ne vois pas en quoi le fait d’être tatoué influerait négativement sur les capacités professionnelles d’un individu. A ce niveau là nous avons pas mal de retard sur les sociétés anglo-saxonnes, qui tolèrent d’avantage la visibilité du tatouage dans le milieu professionnel.

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Comment te vois-tu vieillir avec tes tatouages ?

Bien, même si ce sera moins joli, ça aura du chien et du vécu, et c’est tout ce qui m’importe… Tu vois l’odeur d’un vieux livre? C’est un peu pareil. Puis ca épatera mes mômes (rire).

Des regrets ?

Ni remords, ni regrets.

Ton plus grand rêve ?

Mourir avec le sentiment du travail accompli.

Entretien et photos réalisées par Céline Aieta – Vidéo par Grégoire Dyer

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