Portrait n°3: Antoine B.

Peux tu te présenter?

Je m’appelle Antoine, j’ai 31 ans, je suis géologue et plus particulièrement paléopalynologue.  J’étudie les pollens fossiles pour reconstituer les paysages et les climats anciens. C’est mon apport à la géologie, la science qui étudie la terre dans un cadre plus général. En dehors de ça, je suis claveciniste. J’en joue depuis que j’ai six ans, mon père m’a construit un clavecin en kit à la maison quand j’étais gamin et m’a ainsi fait partager sa passion pour la musique baroque.

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Qu’est ce qui t’a amené au tatouage ?

Ce n’est pas quelque chose d’ancré dans ma famille, loin de là ! En fait j’ai toujours eu une fibre artistique, je dessine un peu, je m’intéresse à la musique et finalement le métier que je fais, la recherche, est un métier qui demande beaucoup de créativité. C’est vrai qu’on a toujours l’image du chercheur rigide en blouse, qui fait ses expériences dans son coin mais c’est quelque chose qui demande en fait extrêmement de créativité, puisque c’est ce qu’il y a de plus libre. On recherche des voies inexplorées et on essaie de résoudre des problèmes donc ça demande beaucoup d’inventivité pour trouver de nouvelles solutions. Dans ce que je fais, il y a aussi beaucoup de reconstitutions de paysages anciens, donc on travaille avec des artistes qui dessinent et qui nous reconstruisent des paysages, des plantes et des animaux qui n’existent plus.

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Ce qui m’a plu dans le tatouage c’est que c’est quelque chose de très fort en soi. Au départ je n’avais pas d’intérêt pour le tatouage jusqu’au moment où je me suis rendu compte qu’il y avait un nouveau courant qui s’était lancé et qui exprimait quelque chose de remarquable ! Je me suis beaucoup documenté sur ce qui se faisait et j’ai quand même mis six ans à potasser tout ça et à rassembler des idées, mais j’ai tout de suite su que j’y viendrais un jour.

Pour moi, c’était assez clair que j’allais commencer dans de la grosse pièce car au fur et à mesure que je regardais les travaux des autres, c’est vraiment ce qui me plaisait le plus. Ce qui allait me permettre de vraiment exprimer des motifs avec du détail et obtenir une fluidité avec le corps que je trouve intéressante. Je suis très attiré par les intégraux japonais, j’aime les remplissages de noir, les vagues et l’iconographie japonaise. Ce qui m’intéressait c’était d’adapter ce style avec d’autres motifs. Assez rapidement j’ai voulu faire le torse.  Mais ce qui était important c’était plus l’idée de recouvrement sur le corps plutôt que le motif.

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Comment est née l’idée de ta première pièce ?

J’ai dessiné quelques croquis moi même, j’ai su très rapidement que je voulais faire une bestiole avec des ailes sur le torse. J’ai choisi Archaeopteryx lithographica, un dinosaure apparenté aux oiseaux. Les aigles et les chouettes sont des thèmes récurrents, surtout placés à cet endroit du corps. C’était une manière de détourner ces codes traditionnels et de faire quelque chose qui n’avait jamais été fait auparavant.

Comment s’est passée la rencontre avec Romain Pareja ?

Je suis assez rapidement allé voir Romain Pareja qui travaillait à l’époque chez Tin-Tin et qui a depuis ouvert sa boutique Hand In Glove.  Je connaissais le studio de Tin-Tin puisque je fréquentais le lycée à côté. Je suis allé les voir en leur proposant mon projet et ils m’ont aiguillé vers Romain. J’ai regardé son travail qui m’a plu et on a discuté. Ce qui était important pour moi c’est que le projet lui plaise aussi. Il m’a fait un croquis en dix minutes, ce n’était pas tout a fait ça mais il avait un sacré coup de crayon et de beaux mouvements et ça ça m’a plu. Je suis reparti avec quelques rendez-vous en poche, que j’ai placé à une phase particulière de mon cursus universitaire car j’ai décidé ça à la fin de mon doctorat.

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Finalement tu as entamé ce projet à un moment clé de ta vie. Pourquoi un tel choix ? 

Alors une thèse ça s’écrit, ça prend du temps, c’est quelque chose d’assez stressant, surtout sur la fin. Je me suis dit que j’allais avoir besoin d’une date limite, comme ça il me serait impossible de passer à côté. J’ai donc fixé des rendez-vous presque tous les mois, de manière à synchroniser mes étapes de rédaction avec ces rendez-vous.

Comment s’est passée ta première expérience ?

J’étais assez nerveux parce qu’on a commencé d’emblée avec une grosse pièce. J’avais l’idée de continuer sur le reste assez rapidement mais le torse c’était un peu l’entrée sur le tatouage. La douleur était moins pénible que ce à quoi je m’attendais et puis Romain m’a tout de suite mis en confiance. En plus l’ambiance chez Tin-Tin est très bon enfant, du coup ça s’est passé assez vite.

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Peux tu me parler de l’aspect collaboratif entre toi et Romain, comment avez vous conçu le projet ?

Je lui laisse la liberté de s’exprimer. Les tatoueurs sont des dessinateurs avant tout et ça pour moi c’est important. Il y a des thèmes récurrents du tatouage, comme les roses et les crânes sur lesquels les tatoueurs s’entraînent tout le temps. Cependant avec la paléontologie, les références sur les animaux et végétaux, maintenant disparus, sont moins évidentes et il serait plus facile de faire des erreurs d’interprétation. Finalement cela ressemblerait un peu à faire une faute d’orthographe sur du lettrage, dans une langue que l’on ne maitrise pas. Donc la seule contrainte que j’ai dû imposer à Romain, c’est un guidage pour coller plus ou moins à la réalité des fossiles, tout en lui laissant une liberté pour qu’il puisse s’exprimer dans son style, un peu comic japonisant que j’aime bien. Ce que j’apprécie beaucoup avec Romain c’est son dessin original, élaboré et sur mesure. Il s’approprie les références qu’on lui donne pour construire quelque chose de totalement nouveau.

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C’est à ce moment là que tu as su que tu voudrais partir sur un intégral ?

J’ai ensuite fait une pause, j’ai réfléchi et puis j’ai recontacté Romain. Il avait l’air assez étonné de me revoir, je pense qu’il s’attendait à ce que j’ai eu ma dose (rire). Mais en fait non, on y revient assez rapidement et à ce moment là, je lui ai dit que c’était ce niveau de recouvrement que je voulais et que je souhaitais continuer avec les manchettes, le dos, l’arrière des cuisses, tout en évitant les parties visibles. On a donc continué sur le ventre avec Tyrannosaurus rex. J’ai laissé Romain prendre quelques libertés, normalement T. rex a deux doigts mais Romain a voulu en faire trois. Certains gros dinosaures qui ressemblent aux T. rex en ont trois alors je l’ai laissé faire car c’est vrai que c’était plus joli, et l’animal est devenu Giganotosaurus carolinii, un dinosaure carnivore d’Argentine. Nous avons ensuite ajouté des plantes autour, étant donné que je suis spécialiste des plantes fossiles.

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Peux tu m’en dire plus sur la pièce que tu as dans le dos ?

Pour le dos j’avais envie d’une grande bête à plume, on a fait  Microraptor gui. C’est un dinosaure à plume proche des oiseaux, qui a vécu en Chine et qui a la particularité d’avoir deux paires d’ailes. Ce qui est amusant, c’est qu’il y a toujours eu une grande question en paléontologie, à savoir la couleur des animaux. C’est une grande inconnue et les artistes sont assez libres d’interprétation. Très récemment un groupe de chercheurs à Yale est parvenu à déterminer la couleur des pigments sur les plumes et ça s’est passé au moment où j’ai entamé cette pièce. L’ironie du sort, c’est que deux semaines après qu’on ait fait les tracés, est sorti dans Science un article décrivant la couleur de la bestiole que j’avais dans le dos! Juste à temps avant le remplissage!

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Je sais que tu t’intéresses beaucoup au tatouage dans sa globalité. Ca n’a pas été frustrant de se limiter à une pièce unique?

Et bien le choix est difficile car on voit énormément de choses bien, dans des styles différents. C’est un peu un choix cornélien, la place est limitée, mais on est bien parti avec Romain et je pense que de toute façon on en a encore pour deux ans avant de finir. On a déjà toute la planification pour la suite, j’ai des rendez-vous jusqu’à mi-2014 (rire).

Qu’est ce qui te fascine tant dans le tatouage? 

Une fois qu’on est entré dans l’univers du tatouage, on est un peu pris dedans. J’aime le fait que tout en étant créatif, ça sorte du cadre du dessin. Le fait que ce soit sur la peau, que ça bouge avec le corps et que ça s’adapte aux formes. Je dirais que ce qui me plaît particulièrement dans le tatouage, c’est la permanence. Sans la permanence ce ne serait pas du tout la même chose.

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Ressens tu le besoin de te faire tatouer? Comment expliquerais tu le caractère addictif de cette pratique?

C’est clairement addictif mais d’un autre côté je me suis imposé des limites. C’est vrai que quand il y a du temps entre les séances ça commence à me manquer. Y’a aussi le fait qu’une pièce en cours c’est quelque chose d’inachevé, on se retrouve avec des parties du corps où il n’y a que des lignes ou des patch de couleur. C’est aussi toute une atmosphère et puis une relation sympa avec l’artiste. En plus j’habite en Suède donc venir régulièrement à Paris pour continuer les séances, c’est aussi une excuse pour revoir mes amis.

C’est un besoin qui est réfléchi sur le long terme. Je ne sais pas si ça s’explique vraiment. C’est vrai que c’est une démarche qui peut choquer des personnes qui ne sont pas habituées, surtout avec une grosse pièce comme celle-ci mais c’est vrai qu’en général, quand je me lance dans quelque chose je ne le fais pas à moitié.

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Pour quelles raisons t’es tu imposé des limites? 

Je peux difficilement toucher les parties qui sont très visibles de part mon métier. C’est vrai que la perception du tatouage bouge pas mal, on voit aussi l’évolution artistique des tatoueurs. Je m’en rends compte en Suède, les gens sont souvent plus tatoués et osent faire de grosses pièces et ça n’a pas l’air de poser trop de problèmes. En France ça reste encore difficile, c’est beaucoup moins bien perçu. C’est vrai que je n’ai pas forcément envie de me fermer des portes à une époque où je cherche encore un emploi stable.

Finalement ça reste un peu tendu d’être tatoué dans ton environnement professionnel…

La recherche ce n’est pas forcément un milieu où on voit de gros tatoués, surtout  qu’on a des tâches d’enseignement à faire donc on se retrouve à donner des cours à des étudiants. C’est quelque chose qui doit rester de l’ordre du privé.

© CŽline Aieta

Quel rôle joue la douleur dans le processus créatif?

Ça fait partie du jeu. Si ça pouvait ne pas faire mal ce serait bien aussi mais du coup ça enlèverait le sérieux de la permanence et ce n’est pas un choix anodin non plus. L’idée du fait que ça fasse mal, que ça prenne du temps, ça va aussi avec cette idée de permanence.

Qu’est ce que ça a changé finalement pour toi d’être tatoué?

Ca me permet d’avoir plus confiance en moi et de m’assumer.

Qu’est ce qui ne t’effraie pas dans l’aspect irréversible du tatouage?

Est-ce que le tatouage c’est si sérieux que ça? Peut être pas forcément. Je pense que ça permet de se prendre moins au sérieux et de prendre du recul vis à vis de soi-même.

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Quelle a été la réaction de tes proches quand tu as commencé ce projet?

Il y en a beaucoup qui ne le savent pas, c’est vrai que comme je travaille beaucoup à l’étranger on a pas beaucoup le temps de se voir. Ma mère est au courant mais je ne lui ai pas tout de suite dit, surtout que c’était pendant ma thèse donc on était tous un peu stressés. Puis finalement elle a découvert des lignes qui dépassaient de mon tee-shirt. Cà lui a pris une demi-heure avant de réaliser que c’était permanent mais finalement je ne pense pas qu’elle le prenne mal, c’est une démarche qui maintenant l’intéresse même si elle s’inquiète un peu de la place que ça prend. Mais ma mère est également chercheuse et elle a beaucoup travaillé sur l’art primitif. Donc même si c’est quelque chose de nouveau pour elle, elle arrive à le comprendre.

Comment te vois tu vieillir avec tes tatouages?

Plutôt bien, il y aura peut être des petites retouches à faire avec le temps mais je l’appréhende bien. Après tout, les tatouages se fossilisent!

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Des regrets?

Aucun et si ça ne plait pas aux autres, je peux toujours ne pas le montrer.

Ton plus grand rêve ?

Plus de stabilité pour partager ma vie avec quelqu’un. Après la thèse il y a souvent beaucoup d’années de précarité et de déplacement. C’est une occasion unique de partir à l’étranger, découvrir d’autre pays et de se faire de nouvelles relations. Cependant ces changements d’attache à court terme ne facilitent pas les relations affectives et j’aimerais maintenant en voir le bout.

Entretien & photos réalisées par Céline Aieta – Vidéo par Grégoire Dyer

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