Portrait n°2: Joseph Stambach

Peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Joseph, j’ai 30 ans et je suis créateur d’une marque de lingerie qui s’appelle Marché Noir. Il s’agit de corseterie sur mesure, réalisée à la main, sur rendez-vous. Cela reste avant tout une marque, malgré le concept et une identité à part.

De manière générale je suis très manuel, j’aime personnaliser de vieux objets. Ça fait pas mal d’années que je bosse sur de vieilles voitures ou motos, modifiées afin d’obtenir des véhicules personnalisés.

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Comment as-tu découvert le tatouage ?

Je devais avoir cinq ans, je vivais encore en Angleterre à cette époque et le premier film que mon père m’ait emmené voir au cinéma, fût « Qui veut la peau de Roger Rabbit ? ». Devant la salle, il y avait des punks avec des crêtes fluos et des vestes à clous, ce look et leurs bras tout bleus et défoncés m’avaient fait super flipper mais les tatouages avaient retenu mon attention.  Je n’ai pas grandi dans une famille où le tatouage est dans la norme, mais vers 12-13 ans je savais que je me ferais tatouer un jour. Je suis de ceux qui aiment l’esthétique du tatouage intégral, type « bodysuit ». C’est assez particulier, visuellement imposant. Un corps fortement tatoué ça reste impressionnant, un peu choquant. Je ne me fais pas tatouer pour choquer mais ça interpelle l’imaginaire collectif. J’aime aussi l’aspect artisanal, c’est fait à la main et c’est aussi ce qui donne de la valeur.

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Tu me parler de ta première expérience ?

J’ai fait ma première pièce lorsque j’avais 22 ans. C’était une pin up old school très minimaliste, sur l’omoplate droite, qui a été recouverte depuis. C’est Laura Satana qui l’a réalisé. Elle a voulu faire la pièce en deux fois, contours puis couleurs, aujourd’hui quand je vois les séances que j’ai endurées depuis je ne me vois pas procéder comme cela à nouveau. C’était à une époque, je l’avoue, où je ne pensais pas en faire d’autres. En 2007, j’ai commencé à me faire tatouer par Uncle Allan, avec qui, vu qu’on a bien sympathisé, est venue l’envie de lui confier plus de peau. Quelque temps plus tard est née l’idée de cette pièce sur le dos. Il a tout de suite été emballé et il nous a paru évident qu’il fallait recouvrir l’existante pour faire une pièce parfaite. C’est plutôt old school, bien qu’il y ait actuellement de nombreuses variantes de ce style. J’aime les contours épais, les couleurs et les contrastes bien marqués, c’est aussi ce qui survit le mieux.

Quelles histoires se cachent derrière tes pièces ?

Les premières pièces d’Allan : deux lettrages dans des roses. « Warte nur, bald… ruhest du auch ». Les deux derniers vers d’un poème de Goethe. « Attends donc ! sous peu… ton repos viendra». A la mémoire de défunts. Sur les avant-bras j’ai aussi deux pièces qui se répondent qu’Uncle Allan a réalisé. Il s’agit d’une paire de roses avec des feuilles. D’un côté on y trouve noyée une paire de ciseau de tailleur et de l’autre une roulette à patron. Ce sont les outils que j’utilise au quotidien. La roulette sert lors de la réalisation des patronages. Je les ai placés sur les avant-bras car ce sont les membres vecteurs de nos actions.

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Le dos est ma plus grande pièce. C’est en faisant plus de tatouages qu’est venue l’envie de faire un dos complet, c’était la suite logique. J’ai essayé de ne pas donner trop d’indications à Allan: une jeune femme en corset, avec dans une main des bobines de fil et l’autre tendue à une pie serrant une alliance. Je souhaitais des jonquilles pour leur côté délicat et dentelé. Je lui ai donné ces grandes lignes et il a fait le reste. La mise en page, le cadre ciselé, les couleurs, le ciseau à l’ancienne, la démesure des cheveux, les fleurs et les parchemins étaient ses idées. Ce tatouage représente environ 55h de travail, réalisées en un an et demi, une dizaine de séances et autant d’aller-retour entre la France et le Danemark. En chemin il m’a fait une pièce sur le bras puis on a directement attaqué le buste. A la base, je n’étais pas parti là-dessus, enfin ça ne devait pas être aussi grand. Allan l’envisageait à plus grande échelle et je sentais qu’il voulait utiliser plus d’espace pour exprimer au mieux sa créativité. Je voulais vraiment une pièce rustique, pas comme le dos qui est très détaillé et très fin. C’est basique, bien gras, old school, avec des couleurs très vives.

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L’œil sur mon poignet est de mon ami Eddie Czaicki, actuellement apprenti au 23 KELLER. Je suis passé le voir le jour de mes 30 ans pour une pièce commémorative de ce passage de cap. On a opté pour un œil dont les reflets de la pupille sont stylisés avec le numéro 30, c’était sa manière de me souhaiter un joyeux anniversaire. Sur le bras droit, j’ai un portrait réalisé par Alix. Je voulais un portrait de femme à l’air mélancolique dont elle est spécialiste. Je lui ai suggéré qu’on ajoute un mètre-ruban autour du cou, en référence à ce que je fais. Elle a eu l’idée d’ajouter une main gantée en dentelle et les petites fleurs pour habiller le tout.

Les pièces sur ma jambe sont d’Adam Hays. C’est un tatoueur américain qui a passé sa jeunesse dans une ferme au Texas à regarder Star Wars et Star Trek. C’était un geek coincé dans sa campagne, et ces références accompagnent sa vie.  Il me racontait qu’aux USA, vu le surnombre de tatoueurs par rapport à l’Europe, il est tout aussi essentiel que difficile de se démarquer. Il a commencé à dessiner des planches de flash, inspirées de Star Wars mais traitées dans un style old school. Elles étaient à la base plutôt destinées à la décoration de son stand lors de conventions et à ce moment-là, il ne pensait pas que quelqu’un voudrait se les faire tatouer mais les gens ont été très réceptifs. Du coup c’est parti de là et depuis il travaille ce style autant que possible. C’est clairement novateur, il est le précurseur que pas mal ont suivi dans ce genre.

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Les pièces qu’il m’a fait sont des motifs assez classiques du tatouage old school. Il s’agit d’un crâne et d’une rose sur le mollet et d’un naufrage avec une pieuvre géante sur le tibia. Ce qui fait toute la différence, c’est que le crâne est fusé dans le masque de Darth Vader et une main de squelette tient son sabre laser. Le naufrage, quant à lui, est en fait son vaisseau avec un mât et des voiles lacérées. Quant à la pieuvre qui sort de l’eau, elle est représentée par un casque de pilote du vaisseau de l’empire. Il aime jouer de ces détournements et ça fonctionne plutôt bien.

Je ne sais pas comment l’idée du motif des dessous de bras m’est venue. « Evil tattoos in nasty places » pour citer l’artiste, résume assez bien le concept de ces pièces. Il s’agit de crânes à la mâchoire disloquée, mélangés dans un nuage, avec des éclairs qui leur sortent des yeux. Chriss Dettmer les a réalisés et pour moi c’était clair que ce serait lui et personne d’autre qui pourrait le faire. Il a tout de suite adhéré à l’idée. Chriss est un mec très humble, dédié à ce qu’il fait et pour qui l’aspect artisanal compte beaucoup.

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Comment sélectionnes-tu les artistes avec qui tu veux collaborer ?

Je me suis un peu fait tatouer par Uncle Allan et ses potes en fait (rire). J’ai découvert Allan dans Tatouage Magazine alors que je cherchais quelqu’un pour me faire des pièces old school et c’est chez lui que j’ai rencontré Chriss Dettmer et Matthew Gordon quand ils étaient en guest à son salon. Alix, c’est un pote qui m’en a parlé puis grâce à elle j’ai rencontré Rafael Trovato de Fresh Ink Tattoos.

Peux-tu me parler de l’aspect collaboratif avec les artistes, tu leur donnes visiblement beaucoup de liberté. Comment ça se passe ?

C‘est indispensable pour un bon résultat. Ce n’est pas un service de proximité, ce sont des créatifs à qui il faut donner cette liberté d’expression. Le tatoueur connaît le corps humain, il sait comment le tatouage va bouger avec lui et quel sera le meilleur placement. Il sait dessiner dans la perspective d’un tatouage car un dessin ne peut pas simplement être apposé sur le corps tel une illustration. Je dirais que je repars toujours avec ce que je voulais mais jamais comme je l’imaginais.

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Il y a un engagement personnel très fort dans ta démarche.

Un tatouage est avant tout esthétique, il peut avoir du sens et c’est cool mais c’est avant tout quelque chose de beau. C’est un apport esthétique au quotidien. Peu d’entre nous oseront l’admettre mais on cherche tous d’une manière ou d’une autre le regard des autres, on a envie de plaire. Ceci étant dit, on voit rarement les miens, ils sont généralement cachés par des manches longues.

C’est quelque chose qui est au fond de moi, j’ai du mal à l’expliquer. Ça peut s’apparenter à la religion, tu ne sais pas trop pourquoi tu y crois mais tu y dédies ta vie. J’aime l’aspect visuel des corps fortement tatoués. De nos jours, ce n’est malgré tout pas si courant de voir des gens entièrement recouverts et c’est ce qui fait toute la différence à mes yeux. Je ne dis pas ça pour snober ceux qui n’ont qu’un ou deux tatouages car leur seule pièce peut avoir une puissance visuelle, une qualité d’exécution et un sens bien plus profond que l’entièreté des miennes. En vérité, je ne sais pas trop pourquoi j’aime autant ça mais j’y consacre mon corps de bon cœur.

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On parle souvent d’addiction, je dirais plus que c’est un engagement.

Oui! Je compte être intégralement tatoué, donc tant que j’ai de la place, je ressentirai le besoin et je ne m’arrêterai pas. Évidemment, même quand je n’aurais plus de place, j’aurais surement toujours le besoin, mais je serais peut être repu d’ici là, il faut l’espérer du moins. Les mains, le cou et le visage ne sont pas prévus parce qu’il ne faut pas se leurrer, il faut quand même pouvoir cacher ses tatouages. Il faut pouvoir être bien vu du banquier, d’un juge ou de la police. Si je fais les mains et le cou ce sera en dernier, quand ma vie sera faite.

Y’a t-il eu un élément déclencheur qui fait que tu sois passé de tes premières pièces à l’engagement dans lequel tu as voué ton corps aujourd’hui ?

Ça coïncide avec le moment où le projet de dos a été évoqué avec Allan. J’ai attendu presque un an et demi avant de voir le dessin initial et entamer cette pièce. C’est quand tu en es là que tu sais que tu es lancé, quand tu es prêt à faire toutes ces démarches, prendre le temps, l’énergie, l’effort, sans compter les allers-retours entre Paris et Copenhague. Quand tu es capable d’un tel engagement, tu sais que c’est sérieux.

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Quel est ton rapport à la douleur ? Est ce que cela aurait le même charme si la douleur ne faisait pas partie du processus créatif ?

Il ne faut pas se faire tatouer, je le déconseille à tout le monde, ça fait mal et c’est chiant. Ça n’aurait évidemment pas le même charme sans douleur, mais sans, ça voudrait dire que ça n’est pas en train de se passer. Ça m’a appris à relativiser les choses car quand tu passes six heures allongé à te faire picorer la colonne vertébrale, tu vois la vie autrement. Mais pour ma part je n’attribue pas un aspect rituel à la démarche. La douleur n’est pas le but, il faut prendre sur soi. A l’échelle d’une vie, ça ne dure que le temps d’un battement de cil.

Qu’est ce qui fait que tu n’as pas peur de l’aspect irréversible du tatouage ?

Je crois qu’au championnat du monde de désinvolture je serais le plus médaillé. Y’a des questions qui reviennent, du type « mais comment tu feras quand tu seras vieux ? ». Je serais tout simplement vieux et moche, ça ne pourra pas m’enlaidir plus, arrivé 70 ans que tu sois tatoué ou pas je ne vois pas ce que ça change. Au mieux ça impressionnera les gamins à la boulangerie. Ce n’est absolument pas une préoccupation.

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Est ce que le tatouage a transformé la vision que tu as de ton corps ?

C’est plus que tu découvres des sensations que tu ne connaissais pas avant. Je regarde mon corps comme un terrain à bâtir. Du coup, j’ai tendance à réfléchir à comment je vais placer et enchevêtrer les pièces qui suivent, un peu à la manière de Tetris (rire).

Quelle a été la réaction de tes proches quand tu as commencé à être de plus en plus tatoué ?

Les premières pièces visibles étaient celles réalisées par Allan sur le haut des bras. A cette époque, j’ai retapé vite fait une épave, achetée une semaine plus tôt,  qui n’avait pas roulé depuis 15 ans. J’ai ensuite fait un roadtrip France-Allemagne-Danemark avant d’aller voir ma famille en Angleterre. Le premier stop était chez ma grand-mère à qui j’ai raconté mon périple. Je lui ai raconté le but de mon voyage, elle m’a demandé à voir et elle m’a dit quelque chose du genre : « c’est beau, et puis si les autres n’aiment pas, ce n’est pas ton problème, tu es assez vieux pour savoir ce que tu veux, hein ». Du haut de ses 82 ans elle trouve ça cool, elle commente mes photos de tatouages sur Facebook.  De retour chez moi, ma mère, perplexe, m’a posé des questions du genre si c’était permanent (rire). Elle a été très touchée par la démarche pour ce projet-là. Mais elle ne m’a pas soutenu lorsque j’ai continué à en faire. Je pense qu’elle accepte le fait qu’elle n’ait pas trop le choix. Elle n’a vu que mes bras, et encore,  sans vraiment regarder.. Je pense qu’elle sait que je n’ai pas fait des bousilles de taulard… et elle me parle encore, donc c’est qu’elle le vit quand même pas trop mal.

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Comment penses-tu que le tatouage est perçu dans la société française ?

Elle a quinze ans de retard sur pas mal de trucs et le tatouage ne fait pas exception. Je dirais que ça craint encore ici d’être tatoué. C’est souvent mal vu et les gens s’arrêtent à ça. Encore une fois je suis plutôt désinvolte donc je ne me formalise pas des réactions négatives.

Comment te vois-tu vieillir avec tes tatouages ?

Gros et chauve.

Quels sont tes futurs projets et quels sont les artistes avec qui tu aimerais collaborer à l’avenir? 

Chriss Dettmer va faire le haut de mon bras gauche. Je pense également qu’il faudrait confier une de mes cuisses à Eckel. Je l’ai beaucoup vu à l’oeuvre du temps où il travaillait chez Allan. Il a un talent incroyable.

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Des regrets ?

Non et ce sentiment a été renforcé lorsque que Dan Sinnes m’a tatoué lors du Mondial du Tatouage. C’est un très bon ami de Dettmer et Allan et une fois fini, je l’ai remercié mais c’est lui qui a tenu à me remercier de l’avoir laissé me tatouer, content de pouvoir apporter sa contribution aux côtés de ses meilleurs amis. Quand un artiste de renom comme lui t’honore d’un tel compliment, cela confirme la valeur de ce que tu portes.

Ton plus grand rêve ?

Il y a beaucoup de choses dans la vie que l’on désire et dont l’obtention ne tient qu’à notre propre volonté. Cependant, quand ça ne dépend plus de nous, cela devient alors plus incertain et davantage du domaine du rêve. Mon plus grand rêve, je ne sais pas si je l’aurai…

Entretien & Photos par Céline Aieta – Vidéo par BIIMPROD

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