Tattoo World n°5: Cokney

Inspired Tattoo Portraits présente sa troisième collaboration dans le cadre de la série Tattoo World.

Fruit de cette collaboration avec l’artiste Cokney: le print « La Commune Refleurira », proposé en édition limitée et accompagné d’un dessin original sur papier carbone.

Figure montante du tatouage français, Cokney officie à Hand In Glove à Paris. Il revient sur les idées politiques qui ont donné naissance à son style pictural, empreint de cette touche si subversive…


« Demain, prends garde à ta peau,
à ton fric, à ton boulot,
car la vérité vaincra,
la Commune refleurira. »

RENAUD SECHAN

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cokneycommune4Commander le print en édition limitée « La Commune Refleurira »

Peux-tu me parler de l’impact de ton engagement politique sur ta production artistique?

Dès mon adolescence, je militais dans des mouvements libertaires, à travers des organes comme la C.N.T. ou des groupes satellites mêlant idées, sur fond de culture punk et Redskins. Mais c’était une autre époque. J’ai été assez déçu par ces milieux et leurs fonctionnements et c’est simplement dû à des expériences personnelles, à ma personnalité parfois très réservée et je pense, à l’époque, à une confiance aveugle, parfois naïve en mes camarades.

Je me suis simplement rendu compte, qu’il n’y a qu’un très faible pourcentage de personnes cohérentes et consistantes par rapport à leurs idées. C’est très paradoxal. Si de belles idées sont prônées, dès que nos petites individualités sont attaquées, nos sentiments touchés, alors tout s’envole. Au final quand tu rapportes ça au couple, structure sociale dont on parle peu dans les milieux militants, qui pourtant sont souvent investis dans les causes féministes, tu vois à quel point la condition de la femme est restée empirique et conservatrice. L’avis de la femme est malheureusement toujours secondaire et elle est encore souvent considérée comme une propriété. Tous nos choix personnels dérivent en fait d’un mélange d’égo, de propriété et de pouvoir.

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C’est pour toutes ces contradictions que j’ai essayé d’aborder l’engagement d’une autre manière. Je me suis détaché des pratiques de groupe dans lesquelles je me reconnaissais moins. J’ai essayé de développer le militantisme sous la forme d’un combat quotidien, en opposition à un militantisme qui existe dans l’optique d’un combat final.

Tu t’es donc détaché du groupe pour vivre ce militantisme de manière individuelle. Comment l’as tu déployé dans ta vie de tous les jours?

J’ai expérimenté ça au travers du graffiti, qui m’a ouvert les yeux sur un autre mode de fonctionnement, basé sur la débrouille. Ce mode de vie permet de se détacher des liens du quotidien ou du spectre d’une normalité imposée. Je ne rentrerais pas plus dans les détails dans la mesure où j’ai une affaire judiciaire en cours, mais ce sont des particularités qui se retrouvent dans d’autres contre-cultures (premiers technivals, Hobbos) : apprendre à créer un mode de vie, des événements pour se créer des zones de liberté et permettre une alternative à ce que la société t’offre, si tu veux t’amuser ou t’extirper du quotidien.

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J’imagine que le tatouage s’inscrit dans cette philosophie tournée vers la liberté de penser ?

J’ai découvert le tatouage à travers la culture skinhead. Un tatouage assez symbolique, orienté vers une culture de rue, qui souvent laisse peu de place à son expression artistique. A l’époque, je n’avais pas le désir de travailler dans un shop fixe. C’était un moment où je voyageais beaucoup. Je m’inquiétais surtout d’apprendre des techniques à droite, à gauche, n’ayant pas fait d’apprentissage. J’ai fait ça pendant un temps mais tous les shops dans lesquels j’ai travaillé n’étaient pas très intéressants d’un point de vue créatif et j’ai eu, à un moment donné, la sensation de tourner en rond. J’ai ressenti le besoin de travailler avec des tatoueurs ayant une vraie démarche créative.

Romain a ouvert son salon à ce moment là et ça été pour moi une belle opportunité de m’intégrer dans un endroit, où tout était encore à bâtir et d’y apporter une dynamique personnelle. Hand In Glove était pour moi un passage obligé, même si castrateur au regard de mon mode de vie. C’est un sacrifice pour d’autres choses en retour… J’y ai découvert des gens passionnés par le tatouage, avec qui j’ai beaucoup apprit, que ce soit en dessin, techniquement ou humainement.

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Le fait de t’intégrer dans la vie d’une boutique est un peu contraire à l’idéologie que tu prônais. Est-ce pour cette raison que tu as été intrigué par la démarche de Roberto, qui lui développe un mode de vie basé sur l’autosubsistance ?

Je trouve la démarche de Roberto intéressante car je me sens de plus en plus proche de la nature, au détriment de la ville. C’est un retour aux valeurs fondamentales. On a placé trop longtemps l’humain et son environnement urbain au centre de notre mode de vie; pourtant la nature fait partie des dernières zones de libertés universelles, qui se font de plus en plus rares. Je pense important de la respecter et de réapprendre à la découvrir.

C’est une vraie problématique pour un tatoueur. Le tatouage dans nos cultures, est très lié à la ville, nous sommes loin des cultures tribales pratiquant le tatouage. Comment vivre en reclus, au sein même d’une société de type urbaine et standardisée, et retrouver un mode de vie tourné vers la nature, tout en gardant un pied dans une culture extrêmement dynamique comme le tatouage. Roberto va essayer à sa manière. Je le respecte pour ça. Ramener le tatouage dans un cadre plus sauvage, se rapprocher de l’environnement tel qu’il était il y a 250 ans, c’est une démarche qui me touche.

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Tu parlais tout à l’heure de tes problèmes judiciaires. Il y a quelque chose qui m’a frappé quand tu disais que finalement ton arrestation a eu un impact positif, celui de sortir de la clandestinité et d’enfin pouvoir assumer ton art.

Peu importe la manière dont on perçoit le graffiti, il reste une création. Que ce soit sur un métro ou à travers une installation, derrière l’acte, il y a une parole et une création plastique. Pendant des années, plusieurs fois par semaine, je suis allé peindre. Ma vie a été rythmée par cet acte créatif dont on ne peut pas exploiter le produit, pour des raisons de survie. Ne serait-ce qu’en garder un souvenir, preuve potentielle du délit. Tu vas devoir cacher la photo, l’enterrer et t’en éloigner.

Au delà de ça, le fait de sortir de la clandestinité m’a permis de faire valoir mon travail de tatoueur sous le même nom, sans pour autant le sur-exposer car, de par sa nature, le graffiti n’est pas censé être trop dévoilé. Ca m’a aidé à faire un pont entre mes deux activités et de faire co-exister ces deux personnalités.

cokneycommune1 cokneycommune8Dessin original sur papier carbone offert pour l’achat d’un print

Les expositions que le Palais de Tokyo a organisées te permettent finalement de t’intégrer dans une démarche cohérente par rapport à la revendication de tes créations, de les assumer pleinement mais aussi de les montrer dans un cadre différent. Le procès verbal et l’analyse de ton style qui y est faite m’a particulièrement touché.

Aujourd’hui je fais principalement du tattoo et des peintures liées à cette culture. Je n’exploite pas le graffiti hors de son cadre, qui pour moi restera le dépôt de train, voir les murs de nos villes. Une exposition uniquement constituée de toiles « graffitesques » ne m’intéresse pas, trop éloigné du propos et de l’acte subversif qu’est le graffiti. La matérialisation par la toile noie l’essence de l’acte, le résultat est souvent vide, c’est dommage.

L’idée de mon installation au Palais de Tokyo était de parler de la démarche artistique liée au graffiti et en particulier des traces qu’elle laisse : la gestuelle du corps, l’archive photographique, l’archive judiciaire, la condamnation et le souvenir. Le dossier judiciaire est une sorte de synthèse de tous les actes matérialisant cette démarche. Pour parler du graffiti, il est finalement empreint de plus de sens que n’importe quelle toile.

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Je ne trouve pas d’intérêt à reproduire une peinture faite illégalement la nuit sur une toile, dans un atelier, à la lumière du jour. Je préfère parler de ce qu’il se passe la nuit, je veux que les gens ressentent au travers d’installations, de peintures, d’interventions et d’essais, ce qui fait réellement l’âme du graffiti.

La peinture réalisée au Palais de Tokyo reprend et exploite chaque terme de l’analyse de style rédigée par la police, au sein d’un procès verbal, et qui devient alors un cartel explicatif de l’œuvre plastique. A ce propos, je suis actuellement entrain de finaliser un ouvrage dans lequel je détaille ces problématiques et dont la sortie est prévue très prochainement…

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Entrevue et photographies réalisées par Céline Aieta

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